|
Kalachakra – La roue du temps de Nicolas Kurtovitch présenté par la compagnie Ka Khê Hyât Deux hommes s’embarquent pour un voyage, pour un rêve. Un homme à la barre, calédonien, et un matelot kanak qui relate les chroniques de deux tibétains. Tous les sens du spectateur sont éveillés, grâce à une musique originale, au didjeridoo, et au bruitage qui accompagne le texte, et grâce à un jeu de lumières chaudes et des images qui illustrent les propos des acteurs. Entre les courts dialogues, s’alternent souvenirs calédoniens et chroniques tibétaines. Ces deux approches des cinquante dernières années font de Kalachakra une pièce fin de siècle. Nicolas Kurtovitch ne fait pas d’analyse de ses souvenirs : certains épisodes semblent anodins, d’autres plus significatifs, mais à peine effleurés. C’est une façon pour lui de réécrire l’histoire, d’en démontrer la subjectivité. La pièce débute avec force et beauté. Le décor, les couleurs, mais aussi un premier échange de vérités dont la sincérité et la fraîcheur touchent et font sourire tout à la fois : … -- Ce qui ne me plaît pas c’est que tu me dises ce que je dois faire. Ca fait cent fois qu’on appareille, cent fois qu’on quitte ce port ou qu’on en quitte un autre, je sais ce que j’ai à faire. -- Je suis à la barre, je dois bien donner des indications non, c’est mon rôle non ? Ce n’est qu’une façon de saluer notre départ. -- Alors salue vraiment, normalement. Dit, je ne sais pas, moi. Dit : « On part, je suis heureux qu’on parte ensemble » ou bien, dit : « On part, mon ami, une fois de plus, une fois encore ». -- « La voile se hisse toute seule, le vent se charge de tout » … Les souvenirs du Calédonien sont surprenants par leur éclectisme, l’importance accordée au sport, à la musique et au cinéma. Ils activent la fibre nostalgique du spectateur calédonien qui se souvient, lui aussi. Sans chronologie ni thématique, l’auteur « se permet de jongler avec le temps et la rigueur des chronologies » pour reprendre les mots de l’Homme à la barre. Mais pourquoi donc ? Toujours par souci de liberté, besoin d’énergie, besoin d’oxygène « dont [son esprit] ne peut se passer ». En effet, dans l’ensemble de son œuvre, Nicolas Kurtovitch joue avec les axes distendus de l’espace et du temps. Les chroniques tibétaines sont beaucoup plus austères, beaucoup plus historiques. Il s’agit de l’histoire d’un pays et non plus des souvenirs d’un homme. Mais pourquoi le Tibet ? Serait-ce que la pièce n’est pas uniquement une introspection de l’écrivain ? Car s’il avait choisi la Yougoslavie, pays de son père, ou même le Timor, pays voisin, le lien eût été vite fait. Le Tibet, par goût personnel de l’auteur, certainement, par souci d’ouverture sur le monde, si lointain fût-il, sûrement. Une tempête éclate. Deuxième échange entre les deux hommes. Une réflexion sur le rôle de l’histoire, celle avec un grand H aussi bien que son histoire personnelle. Les événements, tout comme le monde, forgent la personne. La question est posée : Qui serais-je sans mon passé ? Ce qui fera dire plus tard à l’Homme à la barre : « Je conduis ma barque avec tout ce Monde, mon Monde, autour de moi… Il me nourrit, il me façonne, il m’aime. » On connaît le thème récurrent, quasi-obsessionnel, de la rencontre dans les textes de Nicolas Kurtovitch ; on connaît la symbolique de la barque et du sentier dans son œuvre. Cette pièce de théâtre se trouve bien dans le prolongement de l’œuvre tout entière. La quête de la connaissance se poursuit, connaissance de soi, de l’autre, du monde. Et la pièce de se refermer sur ce magnifique chant interprété en iaai par Théophile Wadjeno : Splendeur d’un arc-en-ciel Rayonnant autour de la terre Il nous demande De rechercher le sens profond de la relation humaine Dr Liliane Laubreaux-Tauru |