Avant-propos Si le bruit que fait la rocaille du chemin que vos brodequins écrasent est à vos oreilles la plus douce des musiques, à votre imaginaire l'élément le plus évocateur de vagabondage, alors ces poêmes sont pour vous. Kurtovitch y joue les alchimistes : il sait fondre l'esprit aventureux d'un jeune Rimbaud encore rêveur, que le monde moderne effraie, avec la poésie de Whitman, de Twain ou de Browning, car ceux-là aussi s'y sont toujours entendu pour nous tirer par la manche et nous emmener hors de ces contrées " gémissantes et terribles ". Mais Kurtovitch ne renonce pas facilement. Le monde moderne, s'il en critique l'âpreté et le caractère désincarné, s'il s'attarde avec humanité sur ceux que la course au profit régurgite, ces paumés, ces ombres invisibles que la lumière des néons n'atteint même plus, il l'utilise pour mieux le malmener. Vomir le mensonge social, crier haro sur la machine à fabriquer de l'exclusion, en leur assénant des poêmes souvent d'une dureté implacable, il fallait oser. C'est en cela que Jean Genet ou Dylan Thomas ne sont jamais très loin. Ils sont même juste derrière nous, à lire par-dessus notre épaule, quelque peu rassurés qu'aujourd'hui encore certains iconoclastes daignent s'aventurer sur leurs brisées, chantourner la froideur mécanique du XXIème siècle naissant pour retrouver une chaleur humaine dont nous ne pourrons plus trop longtemps faire l'économie.
Jack Kerouac, dont les saints de la paroisse s'appelaient Céline et Melville, en grand arpenteur de continents, dédia ses Clochards célestes, ses Dharma bums, à Han Shan, qu'il chérissait aussi. Presqu'un demi siècle plus tard, Kurtovitch renoue avec la tradition des hommes de la route, des hobos volontaires de la beat generation, comme ce torturé de William Burroughs ou cet allumé de Ferlinghetti. Et bizarrement, mais est-ce un hasard ? Kurtovitch ressemble physiquement, à s'y méprendre, à ce dernier, qui s'y entendait si bien pour enflammer de ses poêmes les planches des arrière salles enfumées des bars de Greenwich Village ou de North Beach et aussi vivre en dehors des ornières. Kurtovitch, chroniqueur sans complaisance, cache mal sa nostalgie d'un temps ou les adjectifs naturel, sauvage et libre voulaient encore dire quelque chose. Produit d'un mélange de sangs hétéroclite venu s'épancher dans le Pacifique sud, Kurtovitch est un métèque qui préfigure ce que pourra être demain si l'on ne commet pas l'erreur fatale d'oublier ce que fut hier. Enfin, plus prosaïquement, pour lire et goûter ces poêmes, il est recommandé de faire l'effort de les lire à haute voix après avoir réappris la monotonie que constitue la pose d'un pied devant l'autre en gardant un œil sur l'horizon lointain. Luc Baranger
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