Editorial
Osons l'ignorance et le vide
La disponibilité
Que la parole fasse son chemin
De l'esprit et du coeur

     Voici le troisième numéro d'Encre Marine, c'est un événement.
C'est en fait le premier numéro de notre revue, celle des l'Association des Ecrivains de Nouvelle Calédonie.
      Cette publication est un gage d'espoir, espoir qu'il est possible en Nouvelle Calédonie de faire vivre une littérature originale. Et pourtant l'humeur du moment n'est pas au plus grand optimisme.
      Trop de silence dans notre pays paradisiaque. Les berceuses de l'océan conjuguées à la musique des cocotiers ne suffisent pas. La douceur des champs d'igname ou la chaleureuse solitude des pâturages qu'on traverse au petit pas de son cheval ne suffisent pas non plus. L'absence d'idée pour la vie de demain est trop cruelle. Pour le moment seuls les bien-pensants ont droit à la parole. Qu'ils fassent du bruit à mots couverts ou au cours de longs discours lénifiants à propos du bien-être du peuple, c'est identique, je n'y entends ni bonté, ni amour, ni amitié, ni audace, ni détachement. Je n'y trouve que pages blanches et chansons sans musique.
      Trop de facilités données par la nature. Cette facilité offerte pour si peu d'effort à tant de gens continue de gangrener les cerveaux où les neurones ont bien du mal à se frayer un chemin les uns vers les autres et à tisser une pensée originale.
      Des vues si restreintes qui contrastent par trop avec l'infini horizon, trop d'infini dans cet horizon que certains s'évertue à peindre et à repeindre sur de bien pâles toiles, pas assez d'enthousiasme, ni de courage, ni de vues grandioses, ni d'imagination pour ne pas parler d'imaginaire, de rêve et d'utopie. Surtout ne rien dire, surtout ne rien lire, la lecture est suspecte, tout autant aujourd'hui qu'il y a trente ans.
      Seulement acquiescer et prendre part à la formulation première, de l'idée immédiate et de l'analyse évidente, fille du bon sens et mère de l'immobilisme, de la sclérose et du rejet de la différence. Ce bon sens qui ne fait que couler dans le sens de la plus grande pente alors que nous avons aujourd'hui besoin d'inventions originales qui prennent nos habitudes, toutes nos habitudes que ce soit dans le domaine matériel ou dans le domaine intellectuel, à rebrousse poil.
     Trop de crainte, trop de mauvais coups, trop d'ignorance, trop de paroles faciles et d'évidences, qui ne sont signifiantes que pour l'esprit pressé, en attente de la seule confirmation de se savoir du bon côté, celui qui pense dans le bon ordre et qui n'inverse pas la pyramide du pouvoir, au sommet duquel, chacun a placé l'image de son propre père, s'économisant ainsi l'effort de se rendre adulte et libre, s'épargnant le salutaire effort de simplement être. Tout se veut clair net et précis, trop peu d'entre nous ont conscience des portes qui chaque jour se ferment par le silence et l'absence du doute et du questionnement. Même Descartes ne trouve plus droit de cité. Deux assertions ou une seule loi, suffisent à asseoir son bon droit au mépris du devenir et de la transformation.
      Dans cette revue, il n'y aura ni censure ni même comité de sélection.
     C'est ainsi que nous l'avons voulu au sein de l'Association. Chacun apportera ses textes et ils seront publiés. Si des textes provenant de personnes non membres de l'Association nous parviennent, ce sera avec joie que la revue les accueillera également, toutefois nous nous réservons la possibilité de les refuser à la publication.
      La seule contrainte que nous nous imposons, écrivains en Nouvelle Calédonie, est celle de la vigilance. La vigilance afin d'éviter les diverses façons de succomber : l'autosatisfaction coloniale et le rejet de la grandeur de l'Autre, la culpabilisation de soi et la culpabilisation de l'autre comme finalités.
La vigilance c'est être attentif à soi, être attentif à ce qui autour de soi va à l'encontre de ce en quoi je crois, et de le dire lorsque cela s'impose.

Nicolas Kurtovitch