Avant propos catalogue exposition Latitudes 2005

Liens océaniques, formes océaniennes.

…En  septembre 1513 Lorsque le chevalier Vasco Nunez de Balboa s’avance de quelques pas dans ce qui sera nommé « l’océan Pacifique » qu’il vient de « découvrir », il offre un nouvel horizon à la couronne d’Espagne et à l’Europe toute entière, mais ouvre également l’Europe et bientôt l’Amérique aux Océaniens dont il ignore encore l’existence et la diversité. Loin de lui l’idée d’ouvrir une quelconque porte, loin de lui l’idée qu’un Autre est quelque part, au-delà de la première houle, présent et aussi important que lui-même. Son imagination et celle de ceux qui le suivront se borne à l’évaluation de nouvelles richesses, nouvelles fortunes, nouvelles conquêtes et nouveaux asservissements, ce qu’ils ne manqueront pas de réussir. Pour lui l’horizon est vide et si terres il y a elles sont « terra nullius  », et si des hommes y vivent, ils ne sont que sauvages et cannibales, païens et ignorants. Il aura le droit et le devoir, lui et les Torres, Mendena de Neyra, Cook, La Pérouse, – en ouvrant les routes aux militaires, aux  ecclésiastiques et aux fonctionnaires bien armés de poudre et de certitudes –, de les asservir et de les soumettre à leurs rois et à leur Dieu, mission pour laquelle on ne transige pas. Le Chevalier découvreur n’avait pas songé que « là-bas », à l’horizon, il existait des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des danseurs, des poètes, tout autant artistes et talentueux que les artistes embarqués avec lui ou laissés au pays.

Et pourtant !

Le « Temps du rêve », le fameux dreamtime(1*) aborigène et Jukurpa(*1) (qui signifie, sommairement, en langue Anangu Pitjantjatjara d’Uluru : « la loi traditionnelle qui explique l’existence et qui guide la vie de tous les jours ». Depuis des millénaires, le monde tient, le monde vit parce que dans le dreamtime tout a été créé. Parce que chaque jour, depuis toujours, et en suivant Jukurpa, les Aborigènes, par des danses, des chants, des peintures sur le corps et sur le sable, sur les écorces font revivre l’acte créateur, recréant, créant perpétuellement, maintenant en vie, en existence et en beauté, l’eau, les puits, les montagnes, les collines, les forêts, le désert, le sable, les pierres, les sentiers, les grottes, les kangourous, les émeus, les hommes, les femmes, les relations sociales, les mariages, les naissances et aussi la mort. La mort qu’aucun artiste ne craint. Tous les « découvreurs » ignoraient les peuples et les civilisations des latitudes australes, cette ignorance a duré des siècles, elle perdure. L’Autre de l’Europe ce fut en tout premier lieu son empire colonial, ce fut l’Indigène – l’Aborigène perçu comme le plus sauvage des sauvages, le Maori simple mais exotique, le Kanak farouche mais promis à disparaître. Mais, depuis, l’Européen à ouvert les yeux, ouvert son cœur, son esprit, sa sensibilité à l’autre. L’Europe est aussi cet espace de confluence et de rencontre, celui de l’Humanisme et des Lumières, celui de la Révolution française et de l’Habeas Corpus. En son sein, la constante remise en question tout autant que l’ouverture au monde lui permet d’avancer. Nous n’oublions pas que c’est en France qu’a eu lieu la première rencontre entre écrivains de l’Océanie, ce jour d’octobre 1999 où Alexis Wright, Alan Duff, Sia Fiegel Dewe Gorodé, Nicolas Kurtovitch et Pierre Gope ont pu échanger leur espoir que la littérature ne pouvait pas être sans effet sur le devenir des sociétés en profonde mutation de l’Océanie. Aujourd’hui l’Océanien est homme, il est artiste se révélant l’égal de son ancien conquérant, ce dernier devenu à son tour l’« Autre » de cet « Indigène ». Turkey Tolson, Kwementway Kngwarreye, Mike Tjapaltjarry, George Milpurrurru, mais tout autant Destiny Deacon perpétuent non seulement la Tradition du désert ou la Tradition du nord du continent, mais ils créent le Monde à leur tour. C’est ainsi qu’ils conçoivent l’existence des hommes, c’est ainsi qu’ils leur donnent une autre conception de la vie, une autre cosmologie, une autre raison et un autre bonheur de vivre.

 

Au sud du Nord, il y a un Sud. Ce Sud océanien n’a pas attendu l’intrusion européenne et ses formidables capacités de déplacement pour être en intra-relation. Il n’est que de songer aux formidables épopées des navigateurs polynésiens partant à la découverte des îles et archipels du Pacifique. Des îles Hawaii, au nord, jusqu’aux îles de la Nouvelle-Zélande, merveilleuse Aotearoa, au-delà des 40èmes sud, ultime terre avant l’Antarctique. Plus de 7500 Kilomètres parcourus en lisant les étoiles, les courants, les houles et le vent. Le long et lent trajet des objets d’échanges, en Mélanésie (le jade et la céramique en Nouvelle-Calédonie), ainsi que les échanges entre archipels polynésiens (la céramique mais aussi le bois, les armes et le Tapas entre Samoa, Tonga et Fiji, jusqu’au 18ème siècle !), témoignent des relations, qu’entretenaient entre eux les Océaniens d’avant la colonisation. Depuis une vingtaine d’années, les relations longtemps mises sous l’éteignoir par l’arrogance coloniale ont repris, cette fois par l’intermédiaire du monde artistique, tout particulièrement dans le domaine des arts plastiques.

Qui sommes-nous ?

Ce qui se dit, ce qui se lit n’est pas une interrogation, encore moins un doute sur sa propre identité. L’artiste affirme une existence qui se veut davantage une présence au monde qu’une errance dans l’incertitude de la condition humaine, cette incertitude qui semble être l’expression dominante dans d’autres parties du monde. C’est l’expression d’un « en avant », d’une tête de pont en quelque sorte, qui fraye le chemin en éclaireur, qui défriche l’apparence de chaos offerte aux générations présentes. Aborigènes, Polynésiens, Mélanésiens, Européens et Métis se côtoient, se frottent, peau à peau, œuvres à œuvres, concepts à concepts. Incertitudes, tâtonnements, découvertes, mélanges, mélanges réussis, mélanges abandonnés. Pas de culture métisse, non, plutôt des lieux de confluence, des interfaces dynamiques, Occident, vieille et jeune Europe avec Océanie traditionnelle et moderne. Voilà notre état d’aujourd’hui. Regardez : Voyez-nous exister tels que nous sommes en cet instant du XXIe siècle, nous avons une pensée, nous avons une conception du monde, nous exerçons une critique de notre propre monde, le nôtre, celui qui nous entoure, celui que nous érigeons, nos îles, nos archipels, notre océan.

Regardant aussi l’Occident, ces artistes n’hésitent pas à poser les questions qui dérangent et qui font mal, qui sont salutaires, prenant leur pleine place dans l’intelligence du « village monde » dont les faubourgs atteignent Rapa nui(2*) et jusqu’au-delà du 40ème parallèle sud. Une multitude de noix de coco, sèches, travaillées avec précision, posées les unes à côté des autres sur une série de supports métalliques se déclinant à la verticale, les « yeux » de ces noix, secs et tristes portent le regard des Océaniens du passé(3*). Silencieusement, sans cesser de me regarder, ils me disent : qu’avez-vous fait de nous ? Qu’avez-vous fait de vous ? Quelle âme, quel cœur avez-vous révélés au monde ? Tout en mettant nu, devant vos propres enfants, l’esprit de votre temps. Un temps aujourd’hui révolu en Océanie. Il y a cette confiance dans les combats menés dans toutes les îles pour la protection de l’environnement, pour la rétrocession de certaines terres aborigènes, pour davantage d’équité et d’harmonie. Des combats qui sont autant remises en question de certitudes héritées que luttes sociales et politiques. Les Terres du Pacifique, c’est aussi cela.

 

            La mer est l’alliance entre les Océaniens. Par elle, les peuples se rencontrent depuis la nuit des temps. Sans liens, pas de pirogues, pas de découvertes, pas de traversées volontaires et organisées du Pacifique, pas de vaka tafa anga, pirogues tongiennes pour la pêche, ni de pahi tamai, pirogue double de Tahiti pour la guerre. Les liens sont éléments fondamentaux en Océanie. Qu’ils soient liens aux autres, Polynésiens, Kanak ou Européens, structurant de longue date les clans, les communautés et les familles, les chefferies et les sentiers coutumiers. Qu’ils soient liens à la terre et aux totems ou gestes d’alliance. Ils sont périodiquement renforcés. Parfois renoués à l’instar des lianes tenant, en un tout cohérent, les multiples poteaux, goélettes et bottes de paille qui créent la case autour d’un poteau central monumental. Cette case marque l’espace du « séjour paisible » où la communauté se rassemble. Partout nous trouvons ce geste de l’échange, exécuté rapidement et simplement ou, au contraire, solennellement mis en scène, entre membres de la famille, entre amis, entre alliés, entre délégations de plénipotentiaires. Lors des arrivées, des départs, de moments propres à la société océanienne ou au contraire, comme en Nouvelle-Zélande, lors de cérémonies occidentales devenues, par ces gestes, maori

En Nouvelle-Calédonie, un large et très long tissu (« un bout de manou ») accompagne les dons. Ce long tissu est le lien qui noue et assemble en une vaste famille, ne serait-ce que pour un moment  – moment qui peut vivre éternellement en soi – les parties qui se rencontrent. Il est aussi la parole qui voyage comme les hommes et les pensées, il est toute communication dont les hommes veulent bien le charger. Il n’a pas de limites, pas de formes figées, les pulsions créatrices conduisent à transgresser et à innover, à inventer et à redéfinir ce que doit être ce lien aujourd’hui. Ici, lorsque l’on crée, on rend compte de ce besoin de marquer la rencontre à travers le discours, à travers les formes, les lieux évoqués. C’est de rencontres dont il s’agit le plus souvent, l’océan est lieu de rencontre, l’océan est lien premier en Océanie, nul ne l’oublie, pas plus aujourd’hui qu’il y a trois siècles. La modernité n’a rien ôté de ce besoin vital, de cet appel rarement entendu dans les sociétés occidentales ; la liane accrochée à une perche va transpercer la paille de la case et être recueillie par une main invisible, de l’autre côté du mur ou du toit, pour faire attache : appel lancé en aveugle et en confiance vers l’Autre.

C’est dans la sueur, celle de Tagaloa(4*) créant le monde, c’est l’interrogation, le doute, l’extase, la colère, la joie imprégnant le souffle, que la dimension atteinte devient l’égale de l’océan, l’égale du désert et des vallées. Créer de l’espace entre moi et l’Autre, c’est donner forme et fond, vitalité et imaginaire à ce lien dont le besoin fait palpiter le cœur.

                                                           Nicolas Kurtovitch

 

 

NOTES

1*           Dreaming/Jukurpa : : J’ai pour la première fois rencontré ces deux termes lors d’un court passage à Uluru, mais il faudrait un livre entier pour expliquer Jukurpa. « Le terme anglais Dreaming  désigne chez les Aborigènes à la fois les êtres éternels, les récits mythiques dont ils sont les acteurs, leurs itinéraires et les points d’arrêts géographiques devenus des sites sacrés, ainsi que la matrice créative qui les génère. Dreaming traduit des concepts de différentes languies aborigènes qui englobent la mythologie et ses parcours dans une espace-temps lié au rêve. » (Barbara Glowczewski, Rêves en colère avec les Aborigènes australiens. Plon)

2*           Rapa Nui : L’île de Pâques, c’est RAPA NUI (LA GRANDE RAPA), c’est aussi O TE PITO TE HENUA (le nombril du monde). 1687, le flibustier Edward Davis découvre une terre dans le lointain mais n’accoste pas. 1722, avec la Compagnie des Indes Occidentales, le marchand venu de Middelburg, Jacob Roggeveen accoste dans une île qu’il nomme « Paasch Eyland », île de Pâques. C’est cette expédition qui fait connaître l’île de Pâques grâce aux écrits des compagnons de Roggeveen. Elle est la plus isolée du monde puisqu’elle est à 4000km de tout lieu habité, (3870 km de la côte chilienne et 4012km de Tahiti

3*           Installation : installation de René Boutin (Nouvelle Calédonie). Sans titre particulier elle fait partie d’une exposition intitulée « Destin Commun ». Présentée une première fois au musée de Singapour en 1998 puis l’année suivante dans la grande salle d‘exposition de la Bibliothèque Bernheim de Nouméa, Nouvelle Calédonie. Elle se compose d’une soixantaine de noix de cocos, sèches, tenues par des serre-joints métalliques à l’intérieur d’un grand cadre fabriqué avec du bois de charpente.

4*           Tagaloa : Le panthéon polynésien comptait des divinités de rang et de pouvoirs variés, dont les « atua tupua » ou dieux créateurs qui se retrouvent dans l’ensemble de la Polynésie : Tagaloa, est l’un de ces dieux créateurs. « À l’issue de la création, le puissant Tagaloa (graphie tongienne) enflamma le ciel supérieur dans sa volonté de puissance, au risque d’anéantir le fragile échafaudage de la création. L’intervention d’autres divinités secondées par les premiers hommes permit d’éviter le désastre mais en châtiment Tagaroa (graphie tahitienne) fut précipité sous terre où il devint le dieu des ténèbres et de la mort. ». F.Anglevielle. 2003 CLIO