Jour
N° 29
Qu’avons-nous fait, nous les
européens, vous mes ancêtres qui êtes venus dans ce coin du monde, vous
installer, repoussant ceux déjà présents dans des terres lointaines, et vous
ancêtres des européens d’aujourd’hui, qui ont approuvé, organisé, financé ces
départs, ces conquêtes, ces envahissements. Que faisons-nous aujourd’hui ?
Que faites-vous aujourd’hui ?
Le Te
papa est un grand bâtiment ; Le rez-de-chaussée est une immense salle aux
multiples ramifications, dédié entièrement à la connaissance t à l’enseignement de la terre Néozélandaise, sa faune, sa
flore, son volcanisme. Le second étage est essentiellement consacré à la
connaissance et à l’enseignement du monde Maori. Et quelles réussites, ces deux
étages. Il faudrait pour chacun consacrer une journée entière, les parcourir,
lire les panneaux, lire les brochures, ouvrir les valises pédagogiques,
observer les reconstitutions des milieux de vie, s’asseoir et regarder les
films proposés dans deux petites salles. Il faudrait consacrer tout ce temps et
ce ne serait qu’une introduction au pays, à son histoire, ses habitants, ceux
présent dès le Xème siècle, ceux arrivés à partir du XVIIIème, et ceux qui
aujourd’hui encore viennent constituer la population de
Qu’avons-nous
apporté, retiré, enlevé, transformé, détruit, modifié, bouleversé,
qu’avons-nous élevé, rabaissé, ignoré, imposé ? Ce que propos le Te papa à
son étage Maori révèle qu’ils n’avaient rien à envier à cet autre monde venu
les conquérir. J’ai vu les formidables navires qui ont permis les traversées
trans-pacifique, -on le sait maintenant-
en « aller et retour », certitude fondamentale car elle enlève
tout idée de rupture à l’intérieur du triangle polynésien, après les découvertes
des îles et archipels, les contacts ont continués avec les îles d’origines,
Tonga, Wallis, Samoa, par exemple. J’y ai vu les maisons, les greniers, les
manteaux, les bijoux, les armes. J’y ai vu tout ce qui en Europe faisait
culture et civilisation, une conception du monde, du ciel, du cosmos, de Dieu,
de la bonté, de l’amour, du politique, de la famille. J’y ai vu aussi le visage
et entendu le nom, de chaque soldat Maori –mais aussi le nom et le visage de
ceux originaires des îles Cook- parti à la première et ceux partis à la seconde, guerre mondiale. Les yeux
disent la jeunesse, l’étonnement, l’effroi, certains ont le sourire,
l’aventure, l’incrédulité aussi ; « que va-t-il nous arriver, là-bas,
si loin, chez eux, les blancs, les vainqueurs des guerres coloniales, qu’elles
sont leurs guerres, leurs combats ? » Ces yeux devant le photographe,
aujourd’hui devant moi, me posent la question : « qu’avez-vous fait » ?
Il en
résulte l’interrogation, le doute, la conscience qu’autre chose était possible,
suite à ce qui reste une découverte aux yeux des européens. Mais aussi de
l’inquiétude quant à ce que nous sommes, et que nous n’arrivons peut-être jamais
à dépasser, nous les êtres humains, lorsque, forts de nos puissances
mécaniques, militaires, et aujourd’hui, en plus, financières, nous sommes à la
rencontre d’un autre, différent et relativement plus faible ? De l’inquiétude,
accompagnée de tristesse.
N.Kurtovitch