Jour N°37
La question de « l’autre » se pose à tous :
« Je crois à la nécessité du rapport
à l’autre non seulement pour être heureux, mais bien plus fondamentalement pour
être conscient » Albert Jacquard.
Individuellement nous vivons
ce rapport « comme nous pouvons », mais ce n’est pas mon propos ici,
mon interrogation est plutôt « comment une collectivité vit ce rapport à
l’autre », à l’étranger, enfin celui que la collectivité considère comme
tel, indépendamment des réalités administratives et civiles. Membre de cette
collectivité, que suis-je prêt à lui autoriser à cet « autre » ?
Suis-je prêt à lui autoriser la parole, notamment la parole critique envers
moi-même, mon groupe, ma collectivité qu’il peut considérer comme sienne, sa
parole est alors parole critique, interrogatrice de sa propre existence ?
Question des plus importantes autant en Nouvelle Zélande qu’en Nouvelle
Calédonie.
J’aime le texte ci-joint d’Anne
Bihan,
il s’interroge justement à ce propos, en Nouvelle Calédonie. Je la remercie de
m’autoriser à l’inscrire ici.
N.Kurtovitch
L’écrivain, un « homme sans qualités »1
Mais de quoi témoigne-t-on lorsqu’on
écrit ? De quoi témoigne la littérature, ici et maintenant en Océanie comme
là-bas en Chine, en Afrique, en Amérique latine ou au cœur de l’Europe ?
La réponse du prix Nobel chinois de
littérature Gao Xingjian4, qui fut en lutte pourtant contre la
censure et les arbitraires du régime communiste, est sans appel dans le
discours qu’il prononce le 7 décembre 2000 à Stockholm : « Ici je voudrais
dire que la littérature ne peut être que la voix d’un individu, et qu’il en a
toujours été ainsi. Quand la littérature devient ode à un pays, étendard d’une
nation, voix d’un parti, porte-parole d’une classe ou d’un groupe, quels que
soient les moyens utilisés pour la diffuser, aussi puissant que puisse être son
rayonnement, même si elle va jusqu’à recouvrir ciel et terre, elle ne pourra
éviter de perdre sa vraie nature, elle ne sera plus littérature, mais un objet
utilitaire au service du pouvoir et des intérêts. »
Une
voix donc, « forcément faible »… « faible
et discordante », dit encore l’auteur de La montagne de l’âme, portée par « un homme
ordinaire ». Une voix qui témoigne de la conscience d’être homme et d’une
présence au monde se traduisant, dans la pratique quotidienne de l’écriture,
par la recherche sans fin d’une langue pour dire l’encore sans nom. L’identité
donc – au sens de ce qui nomme, identifie -, mais inatteinte, mouvante,
toujours à venir.
Alors forcément reviennent en mémoire ces
mots de Jean-Marie Tjibaou5, à ce point répétés ces dernières années
que l’on en oublie parfois la fulgurance : « Notre identité, elle est
devant nous. »6
Des mots qu’il ne s’agit pas bien sûr de
détourner de leur combat pour la reconnaissance de « l’homme
mélanésien » comme témoignant d’une « autre manière d’exprimer
l’humanité », soumise, précisait-il, à une « reformulation
permanente ». Ce serait en effet mettre en péril la dimension la plus
noble de la communication, celle du dialogue entre les hommes. Car comment un
homme, parmi tous les hommes, pourrait-il marcher, aller à la rencontre de son
semblable, en ignorant qui il est, de quelle(s) terre(s) et de quels hommes il
exprime, ici et maintenant, l’histoire, la permanence, mais aussi les forces
créatrices ?
À nier ce besoin fondamental de territoire
et d’identité7, l’actuel processus de mondialisation n’en finit
d’ailleurs pas de transformer les frontières en murs ponctués de miradors et de
rendre « meurtrières »8 des identités illusoires réduites
à leurs formes les plus mortifères.
« Devant nous » donc. Ces mots
de l’homme d’écoute et de pardon, de l’homme de paix que fut Jean-Marie
Tjibaou, résonnent avec force dans le débat qui nous occupe. Car ce
« devant nous » se fait, à sa manière, gardien de nos possibles. Il
dit le refus de l’enfermement. Il témoigne de l’élan de construction permanente
à l’œuvre dans ce travail d’être homme à quoi nous appelle le fait même d’être
vivant. Il choisit de définir l’identité non en la qualifiant, en la
caractérisant, mais en l’ouvrant à ce mouvement du vivre qui est, pour le coup,
bel et bien l’affaire de toute littérature. Un mouvement que plus largement
toute pratique de création a vocation à interroger, des peintures de
Qu’en
est-il aujourd’hui, en Nouvelle-Calédonie, d’une telle réflexion sur ce qu’est
ou au moins ce que ne saurait être la littérature ?
La société en construction de l’Accord de
Nouméa, tout en les tenant à distance, dans une marge dont parfois ils se
plaignent, attend de ses écrivains qu’ils l’aident à se définir et servent son
dessein. Elle les somme mine de rien de contribuer à fonder cette communauté de
destin qu’elle s’est officiellement donnée pour tâche de bâtir.
Les écrivains eux, comme les autres
artistes du pays, ont rarement la force de la renvoyer dans ses vingt-deux
mètres, même s’ils vivent difficilement l’injonction subtile qui leur est
faite, partagés qu’ils sont entre désir, vécu comme coupable, d’affirmer leur
radicale indépendance et soumission notable aux lauriers dérisoires qu’ici et
là on leur tend.
Ils se sentent responsables et c’est
juste. Mais au risque de se perdre parfois en cherchant à exercer cette
responsabilité, en tant qu’écrivain, sur le champ du collectif.
Ils sont ainsi tentés de soumettre leur
écriture à l’affirmation d’une « Calédonitude » ou d’une
« Kanakitude » qu’il s’agirait de rendre immédiatement lisibles sur
le terrain sociétal. Et ils l’enlisent alors inévitablement dans les ornières
de l’exotisme, contribuant à folkloriser – c’est-à-dire tuer – l’énergie
créatrice d’une terre qui perd ainsi toute chance de faire entendre sa présence
unique. Une présence dont la perte serait perte pourtant pour chacun de nous en
notre humanité.
La conscience de la course engagée contre
le temps jusqu’à l’échéance du référendum de sortie de l’Accord de Nouméa
accentue encore leur impatience à se faire entendre, voir, reconnaître. Tout
est alors bon à prendre pour remplir le panier de la littérature dite
calédonienne. Récits et témoignages de vie9 sont mis sur le même
plan qu’une lente recherche d’étreinte entre la langue et le monde. Le produit
d’un atelier d’écriture ou un charmant écrit pour la jeunesse donnent lieu à
même éloge que le recueil témoignant d’une voix attelée à se dépouiller des
oripeaux du paraître.
Toute tentative d’exercer un jugement
critique dans l’espace public est plus ou moins décodée par ailleurs comme une
agression contre le pays en train de se construire. Né ici, on ne s’y risque
guère tout en n’en pensant pas moins quelquefois. Venu d’ailleurs, on est
souvent trop occupé à se faire adopter, adouber – au prix de quelles illusions,
voire de quel reniement de son exigence intérieure ? –.
Mais si, par delà le temps incompressible
de l’écoute silencieuse, sans faillir à l’acceptation pleine et entière de la
belle ignorance à quoi nous renvoie durablement toute rencontre avec l’autre,
l’on ose malgré tout questionner les – fausses ? – évidences, le rejet est
d’une rare violence. Et à ce jeu, ce sont les moins
assurés de leur identité, les natifs non Kanak, qui sont souvent les plus
enclins à frapper de nullité le regard de « l’étranger ». Ils mettent ainsi à mal moins l’autre - ainsi
renvoyé à quelle illégitimité ? -, qu’une part d’eux-mêmes. Celle dont il
s’agit non de nier la différence d’avec le monde Kanak, mais de couper de l’une
de ses racines. La plus lointaine certes, mais pas moins réelle que les autres.
Malheur à cet « étranger » en outre, tout particulièrement Européen
d’origine métropolitaine, s’il trouve les mots pour dire cette terre qui ne l’a
pas vu naître10. Et s’il les ose sans s’en justifier d’une manière
ou d’une autre.
Car
si règne la confusion dans le panier de la littérature dite « calédonienne
émergente », on n’en pratique pas moins la distinction en son for
intérieur ou dans les coulisses de cercles qui se font et se défont au fil
d’alliances rarement électives, traversés de non-dits redoutables, de surveillances
mutuelles, le tout allant parfois jusqu’à l’insulte par médias interposés. Des
insultes qu’une élémentaire analyse de contenu révèlent vite à fondement
xénophobe, symboliquement meurtrier. Bien loin donc de cette « épaisse
forêt vierge du réel » qui serait patrie commune à explorer et partager.
À
cette aune, que ferait-on ici des Beckett, des Kundera, des Fondane, des
Cioran, mais aussi des Césaire, des Senghor, des Kateb Yacine et de tant
d’autres littérateurs migrants - géographiquement, linguistiquement,
culturellement… - dont l’œuvre est saluée ailleurs pour s’être justement
enracinée dans des doubles, triples, voire quadruples « Je » ?
Comment alors ne pas prendre, s’assumant
tout à la fois « étrangère » et « traversée », habitante
parce qu’habitée par cette terre, le risque de dire qu’il y a urgence à ce que
les écrivains, quels que soient leur désaccord, voire leur opposition absolue à
cette réflexion, acceptent d’en débattre sans non-dit ni agressivité, dans un
espace public apaisé ?
L’enjeu est de taille.
Car la littérature, ou ce qui s’affiche
comme tel, loin d’être « assaut contre la frontière » comme la veut
Kafka, s’expose à n’être qu’un pauvre moellon sans âme édifiant non une cité,
non un destin commun, mais un nouveau mur à l’ombre duquel il ne sera plus
possible de percevoir l’horizon de l’île.
Ce qui se veut affirmation identitaire
vient paradoxalement nier l’ancestrale intelligence xénophile des sociétés
océaniennes insulaires.
Ceux
qui font profession d’écrire trébuchent régulièrement sur les écueils dont parlaient tout à l’heure Juan José Saer et Gao Xingjian.
Leur écriture se fait outil au service d’un combat dont il ne s’agit pas ici de
juger de la justesse, mais de dire combien il enferme, limite, détourne la
littérature de sa raison d’être.
Quelle est-elle ?
Il faut se le redire, obstinément :
donner à entendre humblement et obstinément la voix faible d’un homme parmi
tous les hommes.
Un homme dont l’identité par delà le fait
d’être Calédonien, Océanien, ou d’où que ce soit ailleurs sur cette planète,
est de demeurer d’abord ce « gardien du possible » attelé à son
labeur gigantesque.
Un
labeur qui n’a pas pour projet de dire une identité qui pré-existerait à
l’écriture.
Un labeur qui ne saurait avoir pour
finalité de bâtir une citoyenneté quelle qu’elle soit.
Un labeur pour être soi et au monde,
pleinement.
Écrivant, il ne faut se soucier que de
cela.
Être homme.
Se faire humain.
Se vouloir vivant, absolument humain et
absolument vivant.
S’appliquer à devenir « Do
Kamo » en quelque sorte, l’homme vivant, l’humain vrai en plusieurs
langues kanak.
Et marchant ainsi dire « NON »
à tout ce qui attente à cet absolument vivant, à cet absolument humain11.
Alors, et alors seulement, témoignant de
cela, il se peut que la littérature contribue à ouvrir une porte, des portes.
Il se peut qu’à partir d’elle une parcelle de l’humanité, habitant ici et
maintenant, prenne un peu plus conscience d’elle-même, trouve les mots pour se
dire autrement, pour autrement nommer le monde, se regarder en face, rire
d’elle-même, pleurer ensemble ses morts et ensemble fêter ses vivants.
Alors,
et alors seulement, il se peut que cette parcelle d’humanité se reconnaisse
peuple, nation, communauté de destin dans la voix « faible et discordante »,
dans la trace laissée par la vibrante solitude de cet homme pareil à tous les
autres, dont le seul mérite aura été de demeurer dans la nuit, libre, debout,
sentinelle se réjouissant simplement qu’une main de temps à autre se tende vers
la sienne. Un homme indéfini, non qualifié. Un homme sans qualités.
Octobre 2003 © Anne
Bihan*
1. Inspiré
du titre de Robert Musil, L’homme sans qualités, éditions du Seuil,
Paris, 1956.
2. Écrivain argentin exilé en France,
Juan José Saer a notamment publié, dans des traductions de Laure
Bataillon : Le mai argentin, Denoël, Paris,
1976 ; Les grands paradis, Flammarion,
Paris, 1980 ; Nadie nada nunca, Flammarion,
Paris, 1983 ; Unité de lieu,, Flammarion, Paris, 1984 ; L’ancêtre, Flammarion, Paris, 1987 ; L’anniversaire, Flammarion, Paris, 1988 ; L’occasion, Flammarion, Paris, 1989 ; L’art de raconter, Arcane 17, Saint-Nazaire, 1990.
5. Jean-Marie Tjibaou, intellectuel kanak à l’origine de ce qu’on a appelé le « réveil culturel mélanésien » et leader indépendantiste signataire des Accords de Matignon-Oudinot. Il a été assassiné le 5 mai 1989 à Ouvéa par l’un des siens, qui considérait cette signature comme une trahison.
7. Lire à ce propos D. Wolton, Penser la communication,
Flammarion, Paris, 1997.
9. Il s’agit ici de s’exercer à clarifier ce dont on parle quand on parle de littérature. En aucun cas de hiérarchiser. Encore moins de nier l’intérêt, dans la nécessaire élaboration d’une mémoire commune, de ces récits de vie, témoignages de vie qui se font livres, même s’il convient de ne pas oublier la dimension éminemment fictionnelle de toute mémoire de soi et du monde. On sait en effet à quels révisionnismes plus ou moins conscients peut conduire la confusion entre les faits passés, que l’on n’atteint jamais que de manière fragmentaire et vague, et leurs représentations.
Rien n’exclut par ailleurs que certains de ces récits deviennent de véritables auto-fictions dans lesquelles la langue se fasse prépondérante, les faits et les émotions relatées n’étant que matériau de l’écriture, palette de couleurs du peintre. C’est le « comment » ils se combinent, architecturent, mettent en interactions, vibration, résonance qui donne sa puissance au tableau, sa force au livre.
Il en va de même pour la littérature dite « de
jeunesse ». D’un côté des récits dont la plus
grande vertu, et elle n’est pas moindre, sera qu’une génération entière les
aura partagés, se dotant ainsi de références communes. De l’autre quelques
textes, parfois les mêmes, qui atteindront un niveau de rencontre entre les
mots et le monde propre à transformer les uns et la représentation que leurs
lecteurs avaient de l’autre.
10. La parole de Béniela Hombouy, philosophe et kanak, dans la préface à la réédition de La conquête du séjour paisible, de Jean Mariotti aux éditions Grain de sable, est à ce titre remarquable : « Pourquoi un culturellement différent, le Blanc en l’occurrence, ne pourrait-il pas mieux formuler, traduire, dire ce qui m’est intime, personnel, fondamentalement original ? Même si des ambiguïtés demeurent, elles n’enlèvent rien au caractère fabuleux de l’aventure. Bien au contraire. » Et le même Beniéla Hombouy, lors de la présentation de cette réédition, insistait sur ce qui à ses yeux fondait la légitimité de Jean Mariotti à avoir écrit non pas « sur », mais « par », mais « avec » la culture kanak : s’être mis à l’écoute, s’être laissé précisément traverser.
11. Et l’on y attente comme jamais par les temps qui courent, de ce mur que l’on édifie en Palestine aux droits bafoués du plus ancien peuple de la terre, un peuple dont, nous dit Alexis Wright, les enfants désespérés se pendent aux câbles électriques sous tension dans la rue principale de communautés aborigènes isolées, alcoolisées, s’autodétruisant comme le font ici, en Nouvelle-Calédonie, tant de jeunes.
Alors Alexis Wright en Australie, Alan Duff en Nouvelle-Zélande, Sia Figiel aux Samoa, mais aussi Salman Rushdie en son exil et tant d’autres, y compris en Nouvelle-Calédonie, disent « non ». Pas en édulcorant, pas en donnant une image idyllique, exotique ou nostalgique du monde, mais en trouvant pour dire ce qui attente à l’absolument humain, l’absolument vivant, une langue juste, vivante, humaine, qui tour à tour révèle, éclaire, puis heurte, choque et creuse aussi jusqu’aux ultimes bas-fonds de notre inhumanité.
Ce faisant ils s’engagent, mais sans rien lâcher de cette expérience que l’auteur des Plaines de l’espoir et du Pacte du serpent arc-en-ciel exprime ainsi dans Croire en l’incroyable (Actes sud) : « Je me suis souvent aperçue que je ne pouvais emmener personne dans mes voyages, car je prenais fréquemment le chemin de traverse – le chemin périlleux. Ce n’était pas nécessairement le plus rapide, mais j’avais le sentiment qu’il était plus proche de la réalité du pays. »
Alexis Wright comme Saer donc, comme Gao Xinjian. Seule, définitivement seule et pourtant habitée, traversante et traversée, gardienne de notre possible humanité.
* Écrivain, lauréate 2003 d’une bourse d’encouragement du Centre
national du livre.