Jour
N°53
Ces jours-ci les roses du jardin
botanique sont fatiguées. Les gros bouquets sont toujours là, encadrés de
gazon, une multitude de couleurs et de formes différentes. Une variété infinie
de blancs, de rouges, de roses, une variété surprenante de tailles et de
formes, mais plus d’éclats aux pétales. Les pétales sont au sol, une plus
grande quantité de pétales tombe sur le gazon chaque jour après l’autre. Les
allées de gazons sont parsemées de pétales, les allées de gazon sont
multicolores, les allées de gazon sont un enchantement où je n’ose poser mes
pieds. Les allées de gazon deviennent la roseraie mais les rosiers perdent leur
vaillance, les fleurs perdent leur attraction, je n’ai plus envie de les
attraper ni d’y poser mon nez, je n’ai plus qu’une
seule envie : que toutes ces roses disparaissent qu’elles perdent dès
cette nuit leurs derniers pétales, qu’elles n’offrent plus aucune illusion. Le
gazon lui aussi par la même occasion n’est plus celui des rosiers, il savait
mais il ne peut plus, avec discrétion apporter la touche indispensable à la
beauté du jardin de roses. Les rosiers doivent assumer la mort des roses. De
celle-ci. Car tout à côté des roses dont il ne reste qu’une triste existence
sans bonheur, sur d’autres tiges encore fragiles, qui font preuve cependant
d’un énorme courage, des bourgeons sont là, par dizaines, par centaines, par
milliers dans tout le jardin. Ils sont prêts, ils attendent, je ne sais pas ce
qu’ils attendent, leur heure certainement. Elle coïncidera avec la chute au sol
du dernier pétale. C’est devenu triste de marcher entre les carrés de rosiers,
les lumières qui fusaient des fleurs, ne sont plus, le gazon qui n’est plus à
sa place, est malgré tout toujours très beau, bien fourni et d’un vert profond,
mais écraser les pétales est insupportable. J’espère un grand coup de vent, un
de ces vents dont on m’a tant parlé, qui sont l’apanage, la carte de visite, le
cauchemar et le sourire, cadeau de l’Antarctique, le souvenir de Wellington,
mais rien depuis trois jours et les pétales chutent petit à petit alors que
j’attends une tombée générale comme un ultime don, un dernier éclat qui
viendrait non de la plénitude des couleurs mais de la quantité. Cette quantité
serait alors comme un pis aller à la pauvreté générale due à la pâleur des
rouges, des bleus, des jaunes, des oranges alors que ces roses m’ont offert le
plus et le meilleur de la couleur orange que je n’ai jamais vu, jamais espéré. Le
vent sera pour cette nuit, c’est le chauffeur de taxi qui me l’a prédit, sans
qu’il sache pourquoi je l’espère, les fleurs ne seront plus là demain, ne
resteront que des tiges nues, mais à côté, sur d’autres tiges les bourgeons
auront en une seule nuit gagné en volume et en maturation, dans deux, trois
jours, ils s’ouvriront tous en une seule et même journée. De nouveau je serais
envouté par ce cercle de roses, on aura nettoyé le gazon en une heure de
travail, au petit matin, il sera resplendissant sous la minuscule pellicule
d’eau déposée par l’arrosage automatique. Sans hésiter j’y poserai mes pas. Pas
à pas je parcourrai la triple circonférence, heureux, émerveillé, décidé à ne
rien perdre de ce cadeau du ciel à quelques jours des jours de fête qui
dépeupleront Wellington.
N.Kurtovitch