Jours N°67 à 83

 

          Vendredi, il y a deux semaines de cela, j’ai franchi le détroit de Cook par une mer calme, avec juste assez de roulis pour que je me remémore, nostalgique, en d’autres lieux, d’autres traversées bien plus mouvementées, effrayantes même. Cette traversée du Détroit, -en milieu de journée ce jour-là-  n’est plus un exploit depuis plus d’un siècle, tout de même, une fois quittés les quais, les hauteurs du centre de Wellington puis les eaux tranquilles de la baie, j’ai ressenti un pincement au cœur, une émotion en rien comparable à celle des anciens navigateurs Européens et Maori, mais tout de même…nous allions dans l’île du Sud, ailleurs, un petit inconnu, une découverte.

Partis de picton, par la route nous entrons en « Nouvelle Zélande profonde ». Montagnes alpines, collines, vallons et torrents, immenses vallées glaciaires où se déploient les routes et le chemin de fer, bord à bord. Villes de peu de monde, activités agricoles, industrieuses parfois. Nous sommes peu à peu là où « il n’y a rien d’autres que des moutons, des vaches et de l’herbe, le désert culturel ! ». Je cite de mémoire l’habituelle niaiserie à propos de ce pays, dite par plus d’un docte voyageur venu du Nord. Si riche de culture, n’est-ce pas ? Cette morgue m’attriste car j’aime tout autant ce Nord tant décrié, que les pays du Sud. Mais ces arrogants péremptoires, ces insensibles qui déclinent leur cécités font bien du mal à l’opinion que nous pourrions avoir de leur pays. Ils sont passés à côté de tant de beauté et de créativité qu’ils font pitié. La culture ne peut être limitée aux grandes salles d’opéra et de théâtre, aux galeries parisiennes et aux éditeurs s’échangeant les prix littéraires ? Dans ces terres de Nouvelle Zélande une fois passé à côté des bêtes et de leurs pâturages, nous croisons des galeries d’art, des écrivains, des poètes, des comédiens, des artistes plasticiens, des créateurs de bijoux, des architectes, de la gentillesse, de la compréhension, du savoir vivre, du savoir être. Tout le monde sait que ce pays n’est pas un désert culturel, et pourtant j’ai encore entendu ces propos stupides il n’y a pas si longtemps, à quelques jours de mon départ pour la résidence.

Je me demande : si j’allais en Europe, en France, revenant chez moi, est-ce que je dirai ne rien y avoir trouvé d’intéressant, qu’il n’y a que bruits, agressivité, précipitation, énervement, surpopulation, pollution, arrogance et suffisance, publicité à outrance, musique débile à longueur de télévision, écrivains à la réputation surfaite, comédiens sans intérêts, films pauvres et théâtre nombriliste-parisien, ignorant des autres richesses culturelles et artistiques, pourtant bien vivantes au-delà du Périphérique ? Si je m’exprimais ainsi, je serai le premier, dans un moment de lucidité, à me traité d’imbécile et d’aveugle ! Aussi ce n’est pas ce que je dis de l’Europe et de la France. La « nouvelle Zélande profonde » nous a offert ce qu’elle a de mieux, ce ne sont pas les paysages mais « les gens », leur disponibilité, leur créativité, leur présence humaine, leur art au quotidien, leur culture sans barrières, ouverte à « l’autre ».

Peu de traces évidentes d’une mémoire collective si l’on se borne à suivre les routes. Il faut faire l’effort de lire, de parler, de questionner, de visiter, d’interroger le paysage, l’architecture, l’évolution des populations et de leurs répartitions dans l’espace Néo Zélandais. Il faut être attentif et disponible, sentir que cette mémoire collective s’érige aussi à partir de guerres internes, elles-mêmes issues de guerres coloniales, sentir que peu à peu, après des décennies, plus d’un siècle, de temps sombres, désastreux, les Maori et leur culture prennent peu à peu leur place véritable, créant l’image d’une Nouvelle Zélande à double centre, un pays ellipse plutôt qu’un pays cercle ! Il y a là de quoi méditer et réfléchir. Ce qui importe c’est la dynamique enclenchée et la volonté politique d’y impliquer l’ensemble de la population, la volonté de ne pas en déroger.

 

 

Ce jour de la nouvelle année

l’amour des arbres dans le parc

l’amour du silence à peine brisé

trop de bruit derrière le portail

 

j’ai revu les falaises sans nom

au pieds desquels j’ai dormi quelques nuits

entre fougères et galets de rivière

sur le grand rocher sans nom les mêmes oiseaux

 

aux abords des grandes hautes montagnes du sud

trop de nuages couvrent l’horizon

points blancs disséminés dans l’herbe

moutons et chiens sont indissociables

 

les plats se succèdent

les boissons suivent

les amis mangent et boivent

la pluie dans l’heure nous réchauffe

 

lâcher prise à Montagne Froide

[quand] tout n’est qu’une seule agitation

en pleine rue au milieu des passants

je suis comme au cœur du sentier

 

au bas de la montagne Tinakori

la petite maison de deux chambres

le portail reste ouvert au plein vent

avec les amis les heures ne se comptent pas

 

les heures sont longues le garçon attend sur le trottoir

les heures sont longues en face la jeune fille fait pareil

attendre ainsi de part et d’autre du canal ce n’est pas vivre

aucun des passants l’ignore bientôt les heures sont trop courtes

 

je ne me lasse pas

de la rivière ni des saules

les cannetons se sont couchés bien tôt

la rivière Avon est à Christchurch

 

en attendant l’arrivée aux montagnes

la compagnie des canards assis

sur l’eau de la rivière Avon

entre deux verres les amis amusés

 

les plaines glissent jusque moi

comme une infinie douceur

je regarde passer les jeunes femmes

jusqu’à quand durera cette tristesse

 

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Durant ces deux semaines, Julien Gracq est décédé. Je ne reste pas indifférent à cette disparition, bien qu’il s’agisse du cours naturel de la vie. Je savais son intérêt pour Uluru  (Ayers Rock), bien qu’il n’ait jamais eu l’occasion de s’y rendre. Géographe il avait su reconnaître l’originalité géologique et l’importance humaine de ce remarquable « Rocher ». Au centre du désert de Gibson, en Australie, il est certainement l’un de nos « Centres du Sud » !

Hier Edmund Hillary s’est éteint, dans sa 88ème année. J’ai toujours eu son nom et celui de Tensing Norgay dans mon esprit, ma mémoire ; mes tout premiers héros. Je me souviens de ma mère mentionnant leurs noms ainsi que de celui de Maurice Herzog. Depuis, l’Annapurna, l’Everest, m’ont toujours fait rêver ! S’il est une figure, -au sens propre du terme-, de légende en Nouvelle Zélande c’est bien celle de Hillary, son portrait orne la façade du hall extérieur d’entrée, de l’’un des plus important immeuble de Wellington, en face du parlement. Le Dominion Post d’aujourd’hui, samedi 12 janvier, en fait sa couverture, dominante de bleus, c’est le ciel pur des altitudes qui vient à nous. Clin d’œil à mon enfance, à « Montagne Froide », c’est dans ce même numéro qu’un article m’est consacré.

 

 

                                                           N.Kurtovitch