Jour N°5
A
l’entrée de St Mary street, on nous souhaite la
bienvenue ; « welcome to St Mary street » écrit à la main, avec le maximum de couleurs
possible sur un fond blanc. Le panneau de contre plaqué est simplement cloué
sur un des poteaux téléphoniques de la rue. C’est agréable et de bon augure,
peu habituel.
Ils ont vécu avec leurs dix enfants, les époux
Randell, dans un espace ne dépassant pas les cent
cinquante mètres carrés, incluant jardin de fleurs et petit potager,
indispensable vue le nombre ! La maison est sans étage, en bois bien
entendu, plutôt basse de plafond. Vivre si nombreux oblige à développer
d’immenses ressources d’organisation, de rationalité, surtout d’entraide, de
solidarité, de tolérance et d’amitié entre frères et sœurs, d’amour de la part
des parents. Je mesure l’exploit à sa juste valeur. Je ne sais pourquoi cette
situation imaginée me conduit aux livres d’Alan Duff, l’histoire, la longue
histoire de Jake et de Beth Heke,
habitants de la minable ville de banlieue près d’Auckland nommée « Two Lakes ». Parce que je
perçois ces livres comme un véritable, certainement, c’en est un, mais
difficile à expliquer pourquoi, il faut vivre par ici pour le sentir, l’Océanie.
Un exploit ce n’est pas rationnel, ça se ressent, ça se vit de l’intérieur, on
sait que c’est un exploit, pas envie d’expliquer, la sensation on se la garde,
la partage avec qui sait faire comprendre son empathie. Un exploit ce n’est pas
universel, ça ne concerne pas tout à la fois, il n’est ce qu’il est que pour
les intéressés, les convaincus. L’ignorant, le désintéressé du basketball ne ressentira
jamais l’exploit que consiste l’entière carrière de Michael Jordan, y compris
la toute dernière saison avec les Washington Bullet ! Le non lecteur,
l’exclusif des magazines ne saura rien de l’exploit qu’est « L’usage du
monde » de Nicolas Bouvier, c’est ainsi et il en va de même de
« L’âme des guerriers » et des « Âmes brisées ». Ces livres
m’importent, les exploits existent, bravo Alan, j’ai hâte de te rejoindre chez
toi pour te le dire de vive voix.
J’ai aujourd’hui rencontré des Wellingtoniens, des gens charmants venus jusqu’au cottage
me souhaiter la bienvenue, un simple bouquet de leurs, huit petites roses,
roses et tout est dit. Ils m’ont aidé à « fixer » l’internet et le téléphone,
sont repartis rapidement ne voulant surtout pas déranger. J’ai pensé à ce que
je venais de lire des Wellingtoniens du début du
siècle, combien de luttes syndicales ils ont mené, des grèves, des
manifestations, des heurts avec la police, le plus souvent sur cette grande
rue : « Lampton quay »
et sur les quais. On voit sur les photos de l’époque qui accompagnent ces
articles de journaux réédités à l’occasion de la commémoration d’une grande
victoire syndicale, les gens dans la rue sont nombreux, venus en famille,
déterminés, sans peur, confiant, arborant de simples banderoles ;
l’évidence de leurs droits, la justesse de leurs revendications sont pour eux
les meilleurs protections. Très peu de maoris sont visibles sur les photos,
cela ne veut pas dire qu’ils ne participaient pas, non, simplement qu’au début
du siècle ils étaient encore relativement peu nombreux impliqués dans le
travail ouvrier. Lorsque le pays s’est construit, l’idéal d’égalité, d’équité
sociale n’était pas vain à cette époque, ce n’était pas un espoir au rabais ni
une suite de vœux pieux. Aujourd’hui l’idéal social est quelque peu battu en
brèche, l’individualisme comme partout ailleurs se répand mais aussi les formes
de luttes ont changées, il s’agit le plus souvent d’actions dans le cercle
immédiat de sa vie professionnelles, sa vie de quartier, et pourtant sur
l’affiche présentant un leader d’extrême droite promettant la privatisation
totale de l’enseignement et de la santé, quelqu’un a griffonné quelques
remarques bien senties et un dessin rappelant les chemises brunes et leur
symbole de merde.
L’idéal n’est pas abandonné, il ya encore de
la vigilance et de la mobilisation.
N.Kurtovitch