Jours N°7

 

          St Mary Street donne sur Tinakori road. Depuis le cottage au 14 de la rue, il faut descendre sur cinquante mètres, au maximum pour rejoindre Tinakori road, si on prend sur sa gauche, vers le nord, ça descend aussi, mais plus tranquillement, sur un Km avant d’atteindre « Wellington urban motorway » par lequel il est possible de longer une bonne partie de l’ouest de la grande baie. Le petit bout de Tinakori, juste après le croisement, il y a un café, deux antiquaires et surtout deux galeries de peintures dont l’une appartient à Shona Moller, elle est elle-même peintre. En ce moment la galerie expose une collection de ses œuvres avant que l’ensemble s, soit exposé à Londres, durant trois semaines. Elle a peint sur de grands châssis, des vues de sa ville en majorité, quelques natures mortes, des bouquets de fleurs surtout. Des couleurs vivent explosent au visage dès la porte d’entrée franchie, les rues, les immeubles, les cabines de plage, les docks abandonnés, tout est en couleur et je ne peux en détacher mes yeux facilement, les seuls mots qui me viennent à l’esprit sont : « j’aime », « j’aime regarder ainsi cette ville », « je suis joyeux », il y a de l’élan, du don, les formes sont esquissées à gros traits. En dire davantage serait affaire de spécialistes, de connaisseurs. Elle ose. Il y a un piano, il y a une cabane. Le premier est posé à la terrasse d’un café, nul besoin de pianiste, la musique, l’âme sont là toutes les deux. La cabane est abandonnée dans une forêt et bientôt elle sera mangée par les arbres immenses qui avancent, ensemble, vers elle. Un tableau échappe à ce qui semble avoir été l’un des axes directeur de son travail, il s’agit d’une représentation exacte du plan des transports urbains en surface de la ville de Londres, sans de force particulière dans les couleurs, des traits noirs, rouge sur un ensemble blanc, toutes les stations d’arrêt ont un nom maori. Le tableau s’intitule « TU  BE » ; TU  en maori signifie « tiens-toi » et BE…, bien entendu c’est une référence à Shakespeare.

Il faut oser être, dans sa vie. Ne pas craindre d’être révélé à soi-même par une série d’actes, de paroles et de pensées, sois toi-même encore inconnu un instant, révélé l’instant suivant, sois aussi le Monde, sois la Vie. Je me souviens combien il a été parfois très difficile de ne pas me cramponner à l’image que j’avais de moi-même. Au moment de me jeter, me propulser dans l’écriture d’un texte, si je réussissais à faire abstraction de ma propre représentation de mon visage, par exemple, me conduirai vers une grande et profond satisfaction spirituelle. Je crois que je dois m’efforcer de ne pas être qui que ce soit en écriture. L’acte d’écrire, c’est tout aussi vrai pour toute forme d’expression artistique, pris dans l’instant porte en lui la totalité de ce que je peux être. Il ne faut surtout empêcher l’expression « inconnue », venue de soi ce pendant.

Je ne sais si en Nouvelle Calédonie les artistes sont prêts à cette mise à nue, rencontre indispensable avec soi-même. Il faut travailler, se confronter, oser ne pas avoir d’identité.

L’autre galerie sur Tinakori, j’y entrerai un peu plus tard, mais je devine déjà que c’est tout autre chose. Les peintures me plaisent aussi, des plages, des grèves, de vieilles barques, des gens au travail de la mer, d’autres qui déambulent sans but, apparemment, le port. Par la vitrine je devine beaucoup de toiles le représentant. On verra plus tard. Ce petit coin de Wellington me plait vraiment. D’autres lieux, d’autres carrefours, d’autres galeries d e peintures, des cafés, des cordonniers, j’en ai dénombré près d’une dizaine sur le chemin entre St Mary et Cuba Street, au centre ville ! Des antiquaires, des vies de quartiers. Celui-ci sur les hauteurs domine le fameux C.B.D et la maison du Parlement en forme de ruche telle qu’on les voit dessinées sur les pages de livres d’enfants. Je vois dans cette vie comme une résistance au contrôle, à l’hyper organisation, au commandement du politique, de l’administratif, de l’économie de rentabilité sur la population. La population, c’est le vie réelle, celle du quotidien, de la respiration des hommes, le souffle qui nous anime depuis des millénaires, ce quotidien, notre amours, nos amitiés, nos angoisses, nos joies, parfois le bonheur.

 

                                                           N.Kurtovitch