Jours N°13

 

          Pour rejoindre le centre de la ville, partant de St Mary street, il suffit de traverser une partie du jardin botanique. Une volée d’une trentaine de marches, raides, à l’ombre d’arbres imposants, des « macrocarpa » qu’on appelle « thuyas » en Europe, ils remplacent un peu partout dans le pays les fameux « Totara » pratiquement disparus, il n’en reste que les énormes souches, disséminées dans tous les pâturages des deux îles. Le chemin longe ensuite une roseraie pour le moment sans fleurs, les bourgeons sont là, bientôt, dans un mois, ce seront une multitude de roses, de toutes les couleurs, qui nous accompagneront sur le chemin, puis derrière un haut grillage il y a l’indispensable pelouse, terrain de jeu où pour l’heure se dispute un petit match à sept entre deux équipes mixte. Le match reste sérieux, les hommes et les femmes de chaque équipe se donnent à fond, deux autres équipes attendent sur le côté leur tour de s’affronter. Encore une centaine de mètres et nous traversons, sans que rien ne vienne établir une distance quelconque, un cimetière ! Cimetière très ancien, le premier de Wellington, il date de 1844 et surtout il se voulait la traduction d’un esprit libéral et n’était dès sa création, attaché à aucune Eglise. Il accueille autant de Chrétiens de toutes confessions que de juifs, de Colons, de Militaires que de combattants-résistants Maoris. On y a encore procédé tout récemment aux funérailles d’un jeune garçon. Il semble qu’il a été enseveli dans le caveau familial, aux côté de son grand père. Il faut descendre quelques marches, encore, en remonter d’autres, marcher sur un terrain bien balisé, puis sur un chemin de terre serpentant entre des tombes du siècle dernier, l’avant-dernier, le XIXème. Enfin il faut passer sous l’autoroute qui a pris son tribu d’espace, et pourquoi pas un « bout de cimetière ». Dans la ville ? Oui pourquoi pas, c’est ce qui s’est fait, ici. D’un côté du chemin des tombes avec au-dessus l’autoroute, de l’autre côté, des tombes sous les arbres, au milieu de bancs où on vient s’assoir à l’heure du midi, prendre son déjeuner, entre amis.

Voilà, c’est une route singulière qui conduit à la ville. Les morts sont parmi les vivants, ils ne dérangent pas, les vivant ne dérangent pas l’esprit des morts, ce serait nous donner bien trop d’importance. C’est dans notre attitude que réside le respect que nous leur exprimons, personnes ne s’avise de poser un pied hors du sentier, les joggeurs courent et font attention, les groupes se mettent en fil indienne si nécessaire, mais personne pour autant ne se tait s’il a quelque chose de nécessaire à dire. J’aime cette situation, je me suis senti très bien, serein, heureux de converser en silence, par le mouvement, le regard ou la pensée tout simplement, avec ces anciens Wellingtoniens des communautés Maorie et Européenne. Je ne vais pas juger ce choix d’user de l’espace antérieurement dévolu aux morts, pour installer des voies de communication. C’est leur ville, leur pays, leur conseil municipal, les débats ont dû avoir lieu, au moment de ce choix, j’en suis certain. Maintenant je n’ignore pas que des habitants, parmi les premiers concernés, les familles, les descendants, les héritiers, aient pu ne pas être d’accord, ils ont manifestaient par l’intermédiaire de deux comités du refus, mais la décision a été prise et cela pose la question de la prise de décision dans les communautés nombreuses, c'est-à-dire toutes les communautés humaine aujourd’hui, pratiquement. Le bien, la nécessité du plus grand nombre l’emporte. Mais, moi-même, aujourd’hui à Wellington, vraiment étranger mais heureux d’être là, attentif, je ne vais pas m’immiscer dans la réflexion et surtout, ne pas juger. Dans tant de situations certains hommes, certaines communautés, se sont permis d’émettre des jugements de valeur à propos de comportements dont ils ignoraient tout des justifications, matérielles et spirituelles, pour continuer à faire de même, à toute petite échelle certes, dans une Océanie qui a connu et connait encore la colonisation. Je prends cette situation, ce chemin vers la ville, comme une proposition, elle me fait réfléchir et surtout elle me demande d’être moi-même, dans mon quotidien. Cela me convient.

(Nicole s’est presque perdue dans ce gigantesque jardin botanique de Wellington, le téléphone portable nous a permis de nous retrouver juste à temps, nous avons assisté, ensemble, à l’entrainement de benjamins, décidés à en remontrer aux français dans une quinzaine d’années. Il s’agit là aussi de religion, a écrit Alan Duff, dans l’un de ses articles.)

                                                           N.Kurtovitch