Jour N°  23

 

          L’entrée de la baie de Wellington est très étroite, plus étroite que celle de Sydney, c’est un véritable goulet qu’une succession de rochers émergeant à peine de la surface rende encore plus périlleux. De nuit, par temps couvert, sous l’orage, y pénétrer relève de l’exploit. Nous avons pris note déjeuner de « Fish and chips » à quelques pas de quelques uns de ces rochers, des images de naufrages, de naufrageurs n’ont pas manqué de surgir à mon esprit. Ouessant n’est pas si loin, la pensée couvre toutes les distances, les rochers ont quelques furtives secondes, rapproché de moi des amis laissés en Bretagne.

Le père de John Mc Donald est arrivé, d’Ecosse directement à Wellington au début du 20ème siècle, il avait tout juste un an. Son propre père avait quitté sa patrie, contraint à l’émigration par trop de pauvreté, absence d’espoir, impossibilité d’envisager l’avenir avec confiance, partir fut le lot de beaucoup de ses amis, de compatriotes inconnus. Cet homme, à peine arrivé depuis une douzaine d’années, laissa sa femme et ses quatre enfants pour partir à la guerre, celle de Quatorze. Il fit la bataille de Gallipoli et mourût sans revoir ses enfants ni sa femme, la mère de notre ami John. Celle-ci éleva donc ses enfants, seule, ils étaient très pauvres. Les garçons eurent très vite un métier, le père de John devint charpentier. La Nouvelle Zélande est un Pays du bois, ça se sait dans toute l’Océanie. Lorsque la guerre de Trente-neuf / Quarante-cinq fut déclarée, le père de John parti au combat, à son tour, comme une fatalité que connue l’ensemble du monde et particulièrement l’Europe. Il fit la guerre du Pacifique aux côté des Américains, séjourna en Nouvelle Calédonie, fit la reconquête des Guadalcanal et d’autres îles. Il détesta les japonais, pendant de nombreuses années, peut-être jusqu’à sa mort survenue beaucoup trop tôt au cours des années soixante. Je me souviens en écrivant ces lignes que John me précisa qu’il mourut en paix avec ces anciens ennemis. La seconde guerre mondiale est au centre de l’histoire de la Nouvelle Zélande, la Première également, mais particulièrement la Seconde, avec le Traité de Waitangi. Il n’est donc pas étonnant que nous en parlions alors que nous longeons les multiples baies qui font la baie et le port de Wellington. Il me parle de son enfance, de la chasse dans les fonds de vallées autour de la ville, c’était indispensable, avec ses frères ils aidaient ainsi la famille, après qu’un incendie ait détruit la maison familiale, contraignant le père et la mère de repartir « à zéro ». Il ma parlait de son métier de charpentier, appris aux côté de son père qui lui avait en plus, fortement conseillé d’apprendre un peu de français. J’ai su que son propre fils était devenu ingénieur, à sa grande surprise, mais l’école joue son rôle d’ascenseur sociale, souvent, pour peu qu’on s’en donne la peine.

          Les enfants, vous êtes nos joies, vous êtes nos tristesse, vous êtes nos peines. Trop d’impuissance, que pouvons-nous faire ? Etes-vous heureux ? Nous sommes tristes de notre inquiétude. Je ne cesse de m’interroger, quêtant chez vous le moindre signe rassurant. Ils sont nombreux, ma mémoire me rassure, je crois votre bonheur. Nous avons trop d’inquiétude pour l’être à notre tour. Vos voies sont magnifiques, la mer, la danse, la recherche, faites ce qui vous exalte, vous trouverez la joie. Nous échangions nos sentiments d’impuissance permanente.

Cet homme, John Mc Donald, je le reverrai encore, deux ou trois fois, en compagnie de sa femme, peintre elle prépare en ce moment une exposition pour la fin du mois ! Mais ensuite. Après mon retour à Nouméa, je ne le verrai certainement plus jamais. Je me dis : « ce n’est pas nécessaire ». Nous avons échangé  à propos de cette ville, ces lieux importants nos impressions, nous avons échangé nos points de vue à propos des habitants, notre sympathie pour les espoirs, les progrès nécessaires ; ces échanges font notre relation et feront nos souvenirs, c’est ainsi, c’est suffisant. Je ne crois pas que les voyages soient l’occasion de collectionner les noms, les adresses, les promesses de se revoir, dans le futur.

 

                                                 N.Kurtovitch

 

Ce texte est terminé depuis hier soir, mais ce matin en marchant à travers le jardin botanique, j’ai une nouvelle fois traversé l’ancien cimetière, j’y ai vu une tombe. Elle a attiré mon regard et retenue mon attention car elle porte le nom d’un écrivain contemporain, bien connu de la Nlle zélande. Ce qui est écrit sur la pierre tombale m’a frappé et occupe encore mon esprit. Il est dit que dans ce caveau ont été déposé les corps de 4 enfants, en 1876, âgés de 8 mois à 8 ans, tous décédés en l’espace de six mois, cette année là. Leur père leur a survécu jusqu’en 1899, soit 23 ans, leur mère leur a survécu 36 années à ses enfants, et 13 années à son mari ! Elle est morte en 1912. Comment ont-ils vécu ? Comment a-t-elle vécu ? Je me pose la question depuis ce matin, il n’y aura pas de réponse.