Préface - Lire sur la carapace de la tortue

 

Poète dès l’adolescence _ son premier recueil date de 1973 _ Nicolas Kurtovitch a également écrit trois recueils de nouvelles et trois pièces de théâtre, ainsi que des essais sur l’identité, la géographie, ou la littérature. Il est l’un des acteurs principaux de l’émergence de la littérature calédonienne contemporaine qui connaît depuis une dizaine d’années un essor considérable. Né à Nouméa en 1955, descendant de l’un des premiers missionnaires en Nouvelle-Calédonie, Nicolas Kurtovitch ne revendique pourtant rien, il est tout simplement Calédonien.

 

Exilé dans une île qui ne lui appartient pas, où « le courant familial l’a déposé », mais étranger ailleurs, l’écrivain est ici et ailleurs, présent dans l’actualité d’un espace, point de départ de sa vision universelle de l’homme.

L’espace est pourtant essentiel chez Nicolas Kurtovitch : d’une part l’Océanie, presque omniprésente, et d’autre part, des lieux spécifiques, un champ, un quai, une cour, ou un sentier. Le poète ou le personnage entretient parfois un lien quasi charnel avec son environnement.

 

Dans ce recueil, il s’agit de la Nouvelle-Calédonie, que ce soit l’île de Lifou où Nicolas Kurtovitch a vécu des moments douloureux à l’époque des événements de 1984 et où il revient plusieurs années plus tard :

Ce qui a changé

Rien vraiment à première vue

Pourtant je suis revenu

Ou que ce soit le cantonnement municipal à Ducos, « magnifique » de crasse, de fumée, de pauvreté.

Il s’agit aussi d’Uluru, roc géant du désert australien, où la rencontre est spirituelle aussi bien que sensuelle :

Mon dos plaqué au corps d’Uluru offert

Il reste le silence de l’émotion et du vide

 

Ce qui semble encore plus essentiel, quelque soit l’espace, c’est d’être nu, vide, et silencieux, conditions nécessaires à la plénitude. Cela permet d’écouter l’Autre, de connaître le Monde, de s’imprégner de la Tradition : le poète est sensible aux traditions de son pays, comme il est sensible à Tjukurpa, essence de la tradition aborigène, « le véritable souffle du désert rouge et des hommes nus ». Tout au long de son œuvre transparaît un immense besoin de rencontre avec l’Autre, rencontre de l’esprit et des sens.

 

Nicolas Kurtovitch fait autant confiance au silence et à la musique qu’au langage. Son écriture est une respiration posée sur la page, c’est une écriture-partition, où ce qui est tu et ce qui est blanc laissent la place à l’émotion et à l’imagination. C’est une littérature intense, une invitation au rêve, mais aussi au questionnement de soi.

 

 

 

Dr Liliane Laubreaux-Tauru

PhD (« L’émergence d’une littérature francophone : le cas des nouvelles et contes calédoniens »), Université de Nouvelles Galles du Sud, Sydney.