Nicolas Kurtovitch, un homme en marche

 

 

 

 

 

 

 

 

           Dans de nombreux ouvrages Nicolas kurtovitch  a souvent associé  écriture et marche. Toujours ancré dans l’espace ou le lieu dont il parle, il écrit en marchant, il marche en écrivant. Une écriture en marche qui permet toujours une ascension : « Ecrire des poèmes / c’est comme être sur le chemin / D’une montagne blanche »[1]

 

          Marche de l’homme qui un jour s’est relevé pour aller à la conquête de son milieu, à la recherche de soi et des autres : «  J’essaie d’y retrouver la trace des hommes qui suivent une invisible piste »[2]. Le mouvement même qui a permis l’évolution. On sait depuis Platon que la pensée vient en marchant. Marche initiatique qui permet l’appel des mots, l’ouverture des sens, l’écoute : « Un pas un autre pas / Le silence vient en premier /… /seulement écouter encore plus attentivement / enfin entendre le battement de son cœur  »[3].

          Marcher pour écouter, écouter pour entendre, entendre pour connaître, connaître pour comprendre, comprendre pour aimer. Pour cela il faut se mettre en condition maximale pour recevoir, se laisser pénétrer, s’ouvrir : Etre du monde. Naître au monde, donc nu.

« Rien à faire que d’aller nu au nouveau pays »[4]

 

Nu : preuve de bonne volonté, d’un besoin et d’une volonté de purification. Marque de respect comme celle de se déchausser avant d’entrer dans une mosquée, ou souvent en Nouvelle-Calédonie, avant d’entrer chez les gens.

Nu : choisir le contact avec le sol, la roche mère, l’herbe, les épines, les cailloux, sentir le froid, le glacial, le chaud, le brûlant, le vent qui transporte les odeurs

Nu : se soumettre à l’épreuve et en accepter la souffrance

«  Le soleil et le sable noir /  s’entendent pour me brûler / les pieds nus  » [5]

« Quelques fourmis rouges / entre les doigts de pieds / font marcher plus vite » [6]

«  Dans sa marche le vent cingle sa figure  / les pierres arrachent les semelles /  et le sable dans le vent met ses habits en lambeaux »[7]

 

               Nicolas Kurtovitch  est un homme de piste, de chemin, qui cherche dans les lieux la trace des autres pour trouver la sienne. Il suit les traces d’un homme qui suivait les traces d’un homme qui suivait les traces d’un homme qui… meilleure méthode pour remonter aux origines.

On comprend vite que la marche est chez lui dé-marche qui lui sert de pré-texte.

L’écriture devient la trace d’une incontrôlable quête existentielle par où sont passés de nombreux autres avant lui, frères de marche ou frères d’écriture confondus, qui l’accompagnent et l’habitent, et qu’il salue au passage : «  romains, arabes, croisés, conquérants, colonisateurs, mongols, chasseurs nomades, indiens Peaux-rouges, océaniens, explorateursou sportifs… »[8], « Surgissent à mon souvenir / Les noms de Santiago / Penalba / Compostelle et Calatrava  »[9].

 

Accompagné de tous ces fantômes, la  marche / écriture est d’abord Humilité :

« Etre dans la simple et unique marche / Parmi les herbes sans nom »[10],

Elle est  Aléatoire :

« Ses pieds n’ont pas besoin de lui / Ils savent seuls ce qu’ils ont à faire  »[11], «  Je ne guide pour ainsi dire rien, je suis à l’écoute et je suis guidé par ce que je capte. Je reste un peu comme un chien, prêt à toutes les odeurs. »[12]

Elle est avant tout Solitude. « L’homme marche ainsi seul »[13] martèle-t-il plusieurs fois dans le Poème de la solitude et de l’exil comme une litanie, un leitmotiv, la sentence/ condamnation et condition primordiale de l’homme.

« En premier lieu / l’homme seul irrémédiablement seul /

marche / sans toujours savoir pourquoi ni où il se dirige / se contentant de la simple action / des gestes simples et évidents qui gardent / tous leurs secrets »[14].

 

Solitaire tout en étant accompagné : le poète est habité.

 

Dans l’ascèse et la mise à l’épreuve, il est « seul dans cette marche » à se « préoccuper des réponses »[15]. Dans cette véritable traversée du désert, abandonné, errant, tout Amour pour le monde, il est « celui qui marche avec l’autre / Qui le regarde /Qu’il aime d’un amour pur / Sans limite / Limpide et joyeux  »[16].

La marche / écriture pose les questions, « Quel est le mirage qui se dissimule ainsi / derrière le voile /d’une marche à multiples directions »[17], transporte aux origines grâce à l’alchimie de l’incantation lancée vers la terre « Dis moi la terre / … / apprends-moi / à reconnaître mon âme / dans les sentiers incertains / … /  montre moi / …/ l’origine du souffle »[18].

 

Le corps retrouvé devient «  medium du lieu »[19] : « Je sens monter par mes pieds / ventre cœur bouche / jusqu’aux montagnes / la vie millénaire que je reconnais » [20]

 

       La marche / écriture a joué son rôle : le parcours s’achève toujours par la liberté retrouvée qui elle seule peut donner un sens à l’existence. Marche / écriture : voie possible pour se libérer et dépasser ses limites, revenir aux sources de cette quête millénaire, renaître au monde. Passer de l’ombre à la  lumière, de l’animal à l’Homme, pour lui permettre enfin «  une présence totale, complète au monde »[21].

 

       C’est tout l’ engagement de nicolas Kurtovitch dans la poésie : «  Je considère la poésie comme un moyen de connaissance et non pas comme un terrain de production…C’est le moyen de me connaître, de connaître le monde…et d’aller vers l’autre… La poésie, c’est ce chemin que personnellement j’emprunte pour avancer dans la vie…La poésie est ce moyen d’être en harmonie avec l’univers »[22]

 

        Mais le poète sait qu’à la fin d’une marche, on revient toujours à son point de départ, qu’il restera le non-dit, le corps fatigué, qu’il faudra recommencer… Non : continuer. Nicolas Kurtovitch sait qu’«  arriver au bout de la route, c’est en trouver le début » [23], que le rêve est perpétuellement menacé. Commence un travail qui constitue un autre thème récurrent dans l’œuvre de Nicolas Kurtovitch : la vigilance.

Rester éveillé, ne pas faire de faux pas : «  C’est l’instant qui compte : si tu n’es pas vigilant, tu perds ta route. »[24]

 

La marche/écriture n’est pas « grâce champêtre »  ou «  gentille atmosphère spirituelle sans lendemain »[25]. Elle débouche et se poursuit par la défense et le combat permanent pour ce que le rêve a laissé entrevoir et permis d’atteindre. Seule la vigilance permet d’éviter que le rêve ne soit qu’un mirage.

 

Le poète habité est aussi déterminé. « Nous referons infatigables le même chemin / jusqu’à débusquer l’arrogance /  jusqu’à démasquer l’arbitraire … »[26]. « La vigilance c'est être attentif à soi, être attentif à ce qui autour de soi va à l'encontre de ce en quoi je crois, et de le dire lorsque cela s'impose. » [27] Il ne s’agit pas de reprendre les sentiers des années passées, mais celui, totalement original et unique qu’on imagine être le nôtre, celui du vingt et unième siècle ; je souhaite qu’il soit celui de la vigilance. Vigilance vis à vis de soi tout d’abord et avant toute autre vigilance, en ne succombant ni à la conscience coupable ni à l’arrogance qui guète le détenteur de ne serait-ce qu’une seule parcelle de pouvoir.[28]

 

       C’est bien là tout ce qui donne la force et la cohérence à cette œuvre en marche.

Nicolas Kurtovitch, avec quelques autres écrivains comme déwé Gorodé et Pierre Gope sont autant de voix  qui se font les voies exigeantes et vigilantes de la littérature d’un pays où la recherche identitaire et celle de l’Autre sont les seules (é)preuves d’un espoir possible.

 

 

 

 

 

 

 

                                      Jean Claude Bourdais

                                             Ouémo, le 17 janvier 2002

 

 

 

 

 

 

                                                          

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


              

 

 



[1]  On marchera le long du mur, p.14, Librairie Galerie racine, Paris 2000

[2]  idem,  p 53

[3]  idem,  p 38.

[4]  idem, p 40

[5]  On marchera le long du mur, p 13.

[6]  Idem,  p 14.

[7]  Poème de la solitude et de l’exil, p.1, Editions kalachakra, Nouméa, 2001.

[8]  Autour Uluru .

[9]  On marchera le long du mur, p.60

[10] Idem,  p70

[11]  Poème de la solitude et de l’exil, p.4.

[12]  idem,  postface.

[13]  idem, p.2, 3, 4, 5.

[14]  idem , p7.

[15]  idem , p8.

[16]  Poème de la solitude et de l’exil ,  p8

[17]  Poème de la solitude et de l’exil, p 10

[18]  Dire le vrai, p.41, Ed. Grain de sable, Nouméa, 1999.

[19] Selon les idées de Min Tanaka, chorégraphe, poète, performer danseur japonais, proche de l’écrivain Yukio Mishima, ami de John Cage et du psychanalyste Felix Guattari avec lesquels il a monté de nombreux spectacles, est venu au buto dans les années 1970 après sa rencontre avec son fondateur Tatsumi Hijikata

[20] Dire le vrai,  p 41.

[21] Autour Uluru.

[22] Interview de Nicolas Kurtovitch par Peter Brown, pour l’Université de Canberra, 30 janvier 1999.

[23] Le pas migratoire, article sur la danseuse et chorégraphe Christine Quoiraud, élève pendant des années au japon de Min Tanaka, par Jean Marc Adolphe, revue Mouvement 

[24] Christine Quoiraud ajoute : « J’écris mon texte avec les pas que je fais sur la terre »  

[25] Autour d’Uluru

[26]  Dire le vrai, p.13

[27]  Editorial d’ Encre marine no3, revue de l’Association des écrivains de Nouvelle-Calédonie

[28] Editorial du no 5, Encre marine, revue de l’Association des écrivains de Nouvelle-Calédonie