Rapport à l’écriture Je crois m’être mis à l’écriture
parce que je ne pouvais être musicien. Même si par la suite j’ai pu faire de la
musique, j’ai tout de suite compris que je ne saurai créer quoi que ce soit en
musique, ni même me contenter. J’ai donc accepté l’idée et l’acte, les actes,
d’écrire. Je parle de lorsque j’avais quinze seize ans. Depuis, périodiquement
je me re-engage dans l’écriture, je pense, j’en suis certains même, d’y trouver
de quoi me faire vibrer et de quoi mieux connaître le monde autour de moi et en
moi. J’acceptais d’écrire un peu à mon corps-défendant.
« J’écrirai » me disais-je, « tant pis, » en regrettant de
ne pas avoir une véritable oreille. La littérature ne comptait pas, aujourd’hui
elle compte davantage sans plus, et si je lis beaucoup je lis ce qui me tombe
sous la main, sans projet de lecture. D’une part,
écrire est pour moi un moyen de connaissance. Est-ce que j’aime triturer,
travailler la langue, la mettre à mon service ? Non, pas vraiment. Les mots ?
Peut-être, à l’occasion, je vais passer quelques minutes, quelques heures à
trouver celui ou ceux qui me conviennent, sinon je prends ce qui se présente et
j’y vais avec confiance. C’est comme ça que j’ai le sentiment de me découvrir,
de découvrir une direction, un commentaire, une indication. Ainsi l’écriture m’a
toujours aidé à comprendre, à aimer et même à être heureux. Il me semble,
parfois, que les mots, les phrases, les vers, sont là, autour de moi, que j’ai
un peu de grâce pour les entendre et ne pas les abandonner, les reconnaître,
reconnaître en eux une certaine force, de l’idée, une ou plusieurs pensées qu’il
ne tient qu’à moi de développer, de faire mienne, d’identifier, de donner sens
et présence. D’autre
part, l’écriture m’est tout autant, interpellation. Un moyen d’interpeller mon
entourage dans le rayon de mon pays. En ce sens, dans cette dimension essentielle
pour moi, ce que j’écris s’inscrit dans l’histoire contemporaine de la Nouvelle
Calédonie. Le pays est en crise, depuis toujours, une crise perpétuelle, non
pas économique, pas davantage qu’ailleurs, mais intellectuelle, une crise de la
pensée, de l’imagination, une crise de l’utopie, une crise artistique
permanente aussi. Ce que j’écris n’est pas politique au sens pamphlétaire,
tract, partisan d’un parti, mais c’est politique au sens de l’interpellation
des gens de pouvoir ( à la seule condition qu’ils me lisent et tachent de
comprendre !), interpellation de la pensée de chaque citoyen à propos de
son vécu quotidien dans une Nouvelle Calédonie si particulière, véritable
Interface Culturel, qui peut-être soit une chance de vivre quelque chose d’enthousiasmant,
soit un piège de vivre dans l’illusion et l’aveuglement d’une population
plusieurs fois subdivisée. J’essaie d’écrire pour éveiller le regard et le cœur,
l’esprit et l’intelligence. Je n’apprendrai rien à personne en disant la
difficulté pour l’art, toute forme d’art, de prendre le pas sur les discours
politiques, démagogiques ou superficiels dans la mesure où ils n’interpellent
qu’une seule dimension de l’homme, alors que l’art interpelle l’Homme dans son
unité, dans un effort synthétique de reconstitution de soi. Cet homme, cet
humain, nous, qui ne pouvons être réalisé qu’en vivant nos multiples dimensions,
toutes à la fois. Voilà, je ne peux pas écrire
davantage sur le fait que j’écrive. Sinon de faire de la redite et du
développement. Nicolas
Kurtovitch
Nouméa Janvier 2002 |