Littératures et caméléons Lorsque nous avons créé l’Association des Ecrivains de Nouvelle Calédonie en mille neuf cent quatre vingt dix sept, l’idée d’une revue c’est immédiatement manifestée, et le premier thème envisagé s’énonçait ainsi : « comment j’ai mangé Baudoux et Marrioti ». La revue n’a pas vu le jour cette année là, ni l’année suivante, mais deux ans plus tard. Aujourd’hui ce numéro cinq d’Encre marine, est en grande partie consacré à des écrits autour de Marrioti. La boucle n’est pas bouclée, loin s’en faut, mais quelque chose est fait. On peut, je peux, de temps en temps me demander à quoi sert la littérature ? Non pas que je souscrive à l’idée que la littérature puisse servir à quelque chose de particulier, comme une voiture set, entre autre chose, à se déplacer, comme une table sert, entre autre utilité, à écrire, mais parce que j’entends et je lis de plus en plus souvent, notamment à propos de la littérature calédonienne, mais pas uniquement à son propos, cette interrogation qui porte en elle-même l’inutilité d’une réponse. Alors à quoi sert-elle, la littérature ? Tout comme une table, elle peut servir, ou bien, il est possible de croire qu’elle serve à beaucoup de chose. Alors dans tout ce tas, cet amas hétéroclite d’utilités j’ai envie d’en retenir une seule, pour le moment et pour ne pas toujours resté silencieux lorsque je suis confronté à cette interrogation affligeante. Ce que je retiens : la littérature, et pas seulement la littérature, sert à pratiquer, à exercer et à amplifier, son intelligence. Essayons de percevoir, de
ressentir, de vivre la littérature, les livres, l’écriture sous cet angle et
peut-être aurons-nous l’opportunité de voir se métamorphoser le regard des
calédoniens, c’est à dire notre propre regard également, à nous qui écrivons, vis
à vis de notre production. Davantage d’égard et de crédit, de considération et
d’intérêt lui seront peut-être accordés. Ce regard ouvert sur soi, sur l’Autre
et sur l’extérieur nous aide à ne pas craindre et à ne pas éviter le
déséquilibre. La peur du doute, du questionnement, la peur de l’insoumission à
la pensée unique et consensuelle sont les plus grands dangers, les plus grands
obstacles à l’évolution de notre pays, tant politique que culturelle. Le
consensus ne doit pas être le prétexte au refus de toute opposition critique,
voire virulente. Nous devons avancer, nous écrivains et lecteurs, tout autant le
Pays doit avancer, c’est par le doute et l’interrogation permanente que ces
avancées se feront ; elles ne peuvent être décrétées, elles ne peuvent
venir que de l’effort de chacun, et souvent cet effort commence par le
questionnement. Il faut de l’audace, cette audace ne peut rester l’apanage des
hommes au pouvoir, il doit être aussi celui du citoyen, ce que nous sommes quoi
que nous pensions de ces notions de citoyen et de pays, comme si un nœud
gordien devait être constamment dénoué et parfois tranché, ouvrant la route
qu’il nous reste à emprunter. Le devoir d’insubordination est notre véhicule,
celui des écrivains. Il ne s’agit pas de
reprendre les sentiers des années passées, mais celui, totalement original et
unique qu’on imagine être le nôtre, celui du vingt et unième siècle ; je
souhaite qu’il soit celui de la vigilance. Vigilance vis à vis de soi tout
d’abord et avant toute autre vigilance, en ne succombant ni à la conscience
coupable ni à l’arrogance qui guète le détenteur de ne serait-ce qu’une seule
parcelle de pouvoir. Le fait de vivre dans un lieu qui est un véritable Interface Culturel, permet à notre littérature d’évoluer, de se transformer, d’être vivante et non figée dans une pontifiante académie bien assise sur ses certitudes illusoires, par trop éloignées du peuple. Sachons en profiter en gardant le cœur et l’esprit ouverts. Tout en nous gardant d’être caméléons, en badigeonnant nos pensées de la teinture en vogue - bien vite oubliée lorsque politique et économie n’y trouveront plus leur compte. Gardons-nous de n’être que miroir de l’extérieur car la force d’un cœur est réelle lorsque, puisant en lui l’énergie de vie il en irrigue l’espace tout autour. Le caméléon est sympathique et attrayant, il véhicule l’illusion de la liberté et du changement mais à terme, il n’est plus rien, il est triste et à bien le regarder, il ne semble pas si heureux que ça. Le caméléon change de peau sans que ce ne soit de sa part une décision réfléchie, il le fait parce qu’il ne peut pas faire autrement. L’animal est conditionné pour cela et il n’y peut rien changer. Le pauvre animal n’est que tromperie et mensonge, il se trompe lui-même en tout premier lieu, ensuite il trompe l’Autre, mais il ne trompe qu’un autre aveugle qui prend le changement de teinte pour une métamorphose. Cependant une métamorphose perpétuelle pourrait être salutaire et pour y parvenir il faudrait oser ne plus rien être, n’être plus rien, oser la transformation permanente, celle qui est toute disponibilité et en même temps discernement, précisément l’opposé du caméléon. Nicolas Kurtovitch |