De
la cloche que j’ai frappée Je
m’éloigne Cerné
par le son de la cloche Hosai
( vers 1905) C’est
parce que je visualisais cet instantané dans une des pièces que j’ai bien
connue de la maison Hagen, que j’ai pu écrire ces dialogues, ces
interrogations, de quelques femmes que j’aurai aimées connaître. A la mémoire de toutes celles
qui ont travaillé dans
cette grande maison de la Vallée des Colons « COUTURE A LA
MAISON HAGEN » Instantané,
(dans une maison bourgeoise de Nouméa) L’époque et le lieu : au tournant des 19ème et 20ème
siècles à Nouméa, une pièce dans la maison Taragnat à la Vallée des Colons, la grande pièce de
devant avec la véranda semble la mieux disposée. Personnages--Madame Pages,
une femme de 45 ans
--Maria,
une jeune fille de dix huit ans environ --Hélène,
une jeune fille de plus de vingt ans --Louis, un
homme d’une trentaine d’année Louis - Bonjour les filles ! Comment se passe
votre matin ? Bien je l’espère, car je vous apporte de l’ouvrage. ( l’homme entre, il porte un grand panier en
osier rempli de linges blancs, le linge est plié, il dépose le panier sur la
grande table de travail autour de laquelle s’affairent, à des travaux de
couture, trois femmes dont une est déjà âgée) Il ne faudrait pas que vos
belles petites mains restent inoccupées trop longtemps, n’est-ce-pas ? ( ce disant il s’approche de l’une des trois
femmes, il est presque « à la collée ») Hélène - De l’ouvrage ! comme si on en avait pas
déjà suffisamment ? ( effectivement
elles ont devant elle, chacune, une grande pièce de vêtement, elles
raccommodent ou elles cousent des boutons ) Maria - Au large monsieur, inutile de coller il fait
bien assez chaud comme ça. Mme
Pages - Ouvrez donc une de ces
fenêtres, et sachez qu’il n’y a pas que des jeunes filles autour de cette
table. Je ne supporterai pas plus longtemps vos bavardages ni vos allusions. Et
pour finir, monsieur l’inutile, laissez Maria tranquille, vous voyez bien que
vous n’êtes pas à son goût, inutile de rester ici. Louis - Du calme la vieille, j’ai pas d’ordre à
recevoir de toi. Maria est assez grande pour s’occuper elle-même de ses fesses. Et un détail : j’suis pas
placé dans cette maison pour vous faire de la fraîcheur, alors si vous voulez
ouvrir une fenêtre, vous le faites vous même. Mais peut-être que vos os sont
trop vieux pour vous porter, ( un très
court moment passe ) allez,
je vous l’ouvre cette fenêtre… Voilà.( après
avoir ouvert la fenêtre, il sort de
la pièce non sans jeter un regard vers Maria ) Maria - Merci madame Pages. Hélène - Ca, on peut dire que vous l’avez remis à sa
place celui-là, toujours à nous coller et à nous faire des propositions. Mme Pages -
(elle s’adresse à Maria) écoutez ma petite Maria, je n’ai pas
remis cet énergumène à sa place pour vous faire plaisir ni pour voler à votre
secours, ce que vous attirez vous le méritez, inutile de me remercier. Je n’aime pas cet homme et tous ceux de sont espèce, l’administration n’aurait jamais dû les autoriser à entrer dans nos maisons honnêtes. Je ne comprends pas que des gens bien, comme les Hagen, aient quelques uns de ces personnages à leur service. Un jour ils feront un sale coup j’en suis certaine, pas celui-là, non, mais j’ai prévenu monsieur Hagen à propos de celui des écuries, lui il est vraiment mauvais. Mais ici plus personne ne m’écoute. Maria - Vous avez parlé à monsieur Hagen ! Mme
Pages - Que crois-tu ma fille, qu’ici
je ne suis rien ? J’ai eu une place importante dans cette maison, j’avais
sous mes ordres tout le personnel, des cuisines au jardin, ce n’était pas comme
aujourd’hui. Ils m’ont reléguée dans cette pièce à écouter deux écervelées, Hum ! Hélène - Je ne suis pas une écervelée. Je sais lire,
compter et je ne ferais pas de la couture toute ma vie, ça non ! Mme
Pages - Ah bon ! et que
ferez-vous donc…vous ouvrirez une boutique, …et avec quel argent ? Hélène - ( silence) Mme
Pages - Quand à vous, Maria, je vous
préviens de laisser le jeune Hagen tranquille, il n’est pas pour vous. Non mais
qu’est-ce-que vous croyez ! N’oubliez pas d’où vous arrivez, je ne crois pas
que votre brousse vous ait élevée comme il le faudrait pour monsieur Hagen. IIHélène - Celui-là avec ses panier de linge, comme si
nous avions besoin de lui. C’est à croire qu’il s’ennuyait et qu’il cherchait
un prétexte pour venir nous embêter. Mme
Pages - Taisez-vous donc et
travaillez, vos parents ne vous ont pas placez ici pour qu’on entende vos
babillages. Il ne faudrait pas vous faire renvoyer hein ? Hélène - J’ai tout de même le droit de parler non.
Vous savez, si mes parents m’ont placée là, c’est bien parce qu’ils ont trop de
bouches à nourrir et ils ont besoin de mes gages. Ils ne m’ont pas mise en
prison. Mme
Pages - Je connais vos parents, ce
sont de braves paysans et vous devez les respecter. Maria - Pour moi c’est pareil, nous sommes huit
enfants à la maison et c’est trop. Mes frères sont partis travailler dans une
mine, je ne sais pas où, mais je sais que le travail y est très dur. Je les
pleins beaucoup. A côté, mon travail n’est pas trop dure… Et puis j’ai la
chance d’être à la ville, avec toutes ces belles choses à voir. Hélène - A voir mais pas à toucher hein ! ( silence, tout le monde travail en se passant le petit matériel, les
tissus…) Hélène - Bientôt il y aura des machines et on aura
plus à se massacrer les doigts sur ces chemises et ces pantalons. Mme Pages - Hum ! et vous n’aurez plus de
travail ma petite, vous retournerais bêcher le champ de votre père, à ce
moment-là vous me parlerais de vos jolies petites mains… A moins que d’ici là
vous n’ayez fait fortune avec votre boutique ! ( elle se moque et même Maria pouffe sur son ouvrage ) Hélène - Ma boutique, je l’ouvrirai, d’une façon ou
d’une autre. Je l’ouvrirai et vous ne vous moquerai plus de moi. Vous pouvez
dire ce que vous voulez mais je crois que les machines sont là pour nous aider,
et puis il y aura toujours du travail parce que les machines, il faut bien des
gens pour les fabriquer, non ? Mme Pages - ( elle
détourne la conversation) Maria passez-moi cette chemise vous êtes en train
de la massacrer, à quoi pensez-vous ? Vraiment vous n’êtes bonnes à rien
toutes les deux. L’une rêve d’une boutique et des machines et l’autre croit
avoir trouvé le prince charmant dans cette maison. Mais je
vous préviens encore une fois Maria, monsieur Hagen n’est pas pour vous, sachez
rester à votre place. Votre place est dans cette pièce, avec nous. Ou je
m’occuperais de vous. Hélène - Qu’est-ce-que vous lui ferais à Maria, hein? Maria - ( en
colère, elle s’adresse à Mme Pages )
Et pourquoi ? Est-ce que j’ai une place ? Est-ce que le Seigneur m’a
donnée une place précise sur cette Terre ? Est-ce que je ne peux pas aller
où je veux ? Hélène - ( en
aparté ) Le Seigneur, il sait même pas que tu existes. Maria - Où elle est ma place, hein, vous pouvez me
le dire ? C’est pas parce que vous avez passez votre vie à travailler pour
les autres et que vous êtes restée vieille fille que moi aussi je dois rester
devant ces tas de chiffons blancs, ( elle
les balance par terre d’un coup de main ) qui ne sont même pas à moi, et
que je dois devenir méchante comme vous. Monsieur Hagen m’a regardée l’autre
jour, plusieurs fois, longuement, ça je ne l’ai pas rêvé, Hein. Mme Pages - (elle
est très calme, elle continue de coudre pendant que Hélène ramasse les tissus au sol ) Je ne suis
pas méchante Maria, seulement je suis réaliste. Ne vous trompez pas sur ma vie,
j’ai moi aussi connu l’amour, mais il y a eu la maladie, celle dont on ne parle
pas, je me suis retrouvée seule. Croyez-moi, je sais ce qu’est l’amour. Mais là
n’est pas l’important. Ce que je dis c’est pour votre bien. C’est évident que
ce « jeune homme »( elle
insiste sur le terme) s’intéresse à vous, ça se voit comme le nez au milieu
de la figure, mais vous ne serez jamais pour lui qu’une passade, à peine
avouable, et rien de plus. Une fois qu’il aura eu ce qu’il veut et brisé votre
cœur, une fois que vos parents vous auront fait revenir pour la Toussaint, il
vous aura oubliée et quand vous reviendrais, si vous revenez, il ne se
souviendra même pas de votre nom. Vous aurez beau le supplier il ne viendra
plus à vos rendez-vous… Vous aurez perdu votre jeunesse pour rien, qui vous
mariera alors, dites-le moi. En espérant qu’il ne vous ait pas mise enceinte,
ce serait le bouquet. Maria - Taisez-vous, taisez-vous, vous êtes méchante et jalouse. Vous ne croyez plus à rien, vous ne croyez même plus à l’amour. Hélène - ( elle
s’adresse à Maria ) Elle a raison, pour une fois je suis d’accord avec
elle, Mme
Pages - Que vous soyez d’accord ou non
ne change rien, j’ai raison un point c’est tout. Hélène - ( elle
s’adresse à Maria ) Il ne s’agit pas d’amour ici, tout au moins en ce qui
le concerne lui. Il ne s’agit que d’envie et d’ennui, voilà tout. Si tu veux un homme fiable, regarde plutôt vers Louis, tient. Mme
Pages - Voilà enfin quelque chose de
sensé qui sort de votre bouche. Je n’aime pas ce Louis mais je reconnais qu’il
n’est pas mauvais. Il ferait un bon mari si on lui donne sa chance. III ( Louis entre en ouvrant la porte sans frapper, mais il ne fait pas
« irruption » dans la pièce ) Louis - Vous connaissez la nouvelle ( il a un petit air supérieur de celui qui
sait « des choses ») bon, évidemment non ! Les indigènes de
Néchaot se sont révoltés. ( un temps ) Vous ne savez pas où se trouve Néchaot en
plus. Maria - Mon Dieu ! ( Hélène se contente de lever les yeux vers Louis ) Mme
Pages - Calmez-vous donc, il n’y a
certainement aucune raison de s’inquiéter. N’est-ce-pas Louis ? Hélène - Dites-nous ce que vous savez au lieu de faire
le fier. Louis - Je n’en sais trop rien mais… Hélène - Bon alors si vous ne savez rien, inutile de
nous alarmer comme ça. Louis - Tout ce que je sais, c’est que trente
indigènes sont sortis de leur cantonnement, ils se sont dirigés vers la mairie
de Koné. Mais on les a arrêtés avant…Voilà. Mme
Pages - Et c’est tout ? Ce
n’était pas la peine de nous déranger pour ça…Allez jeunes filles, on reprend
le travail. Le travail n’attend pas. Louis - ( il
s’approche de Hélène ) Pourquoi êtes-vous inquiète, vous avez peur des
noirs ah ah ah ! Hélène - Oui j’ai peur des noirs, je n’ai pas honte de
l’avouer. J’ai peur qu’un jour ils sortent tous de leur cantonnement et qu’à
leur tour ils réclament une meilleur vie, tout simplement. Que ferez vous alors
hein ? Louis - ( il
s’approche de Hélène, il s’adresse à elle, non pas d’un ton protecteur, mais
plutôt allusif ) Je suis là voyons, je saurai vous protéger. Il ne faut pas
avoir peur comme ça. Hélène - Au large ( elle le repousse de sa main ) occupez-vous plutôt de Maria, voyez
comme elle vous observe…Et si j’ai peur des noirs c’est uniquement parce que je
ne sais rien d’eux. Et que eux non plus ne me connaissent pas, voilà tout. Mme Pages - ( elle
pousse vers Maria le tas de linge qui est sur la table) Maria prenez moi tout ça et allez nous chercher un autre
panier. Nous finirons toutes les deux. ( Maria va rapidement mettre tout le linge dans le premier panier apporté
par Louis et sortir, Louis va la suivre sans l’aider, Hélène va plier une
chemise avec précision et Mme Pages enroule du fil sur une bobine. ) Mme Pages - ( tout en enroulant son fil autour de la
bobine, Mme Pages se tourne vers Hélène et lui parle en la regardant )
Allez, Hélène, maintenant que nous sommes seules, toutes les deux, parlez-moi
de votre boutique. Dites-moi ce que vous y vendrai, dites-moi comment vous
arrangerai votre étalage. Dites-moi, dites-moi que vous y mettrez des couleurs,
qu’il y aura du rouge, du vert, du bleu, des couleurs partout, qu’aux fenêtres
vous mettrez des carreaux et de jolies rideaux et non pas de la pauvre
dentelle. Dites-moi qu’il y aura de la lumière et du bonheur dans votre
boutique. ( Hélène c’est arrêté de
travailler, elle regarde Mme Pages, visiblement surprise et peu à peu heureuse
d’entendre ce qu’elle entend .) Hélène, ma petite Hélène, faites ce
que je n’ai jamais pu faire, réaliser votre rêve, faites-le pour moi autant que
pour vous, faites-le pour toutes celles qui n’ont pas la force de rêver à une
autre vie, et pour celles comme moi, qui n’ont jamais eu la liberté de réaliser
ce dont elles étaient capables. Du bonheur et de la gaieté, il faut de la
gaieté aussi, la gaieté viendra des enfants qui courront partout entre les tas
de tissus, pour eux il faudra des bonbons, et des rubans pour les filles. Parlez
Hélène, racontez-moi ce que vous ferez le premier jour, quand vous ouvrirez la
boutique, de quelle couleur allez-vous peindre la porte, et le comptoir, de
quelle couleur sera-t-il peint, il faudra y dessiner un beau paysage. Il y a
tant à faire dans une boutique. ( un petit temps ) N’oubliez
jamais votre rêve Hélène, il est important pour nous toutes. D’une
des pièces de la maison on entend quelqu’un appelé : « Mme Pages
on vous attend à l’office, venez, venez tout de suite. » Mme Pages se lève pendant que le rideau se
ferme, Hélène la regarde avec affection et empile les derniers vêtements restés
sur la table. FIN Nicolas Kurtovitch (Juin 2000) |