TALKING  WITH  BASHO

 

VINGT ET UN HAÏKU DU CHEMIN KANAK

 

            En 1998, du mois de mai à la fin du mois de juin je participais aux répétitions de la pièce «  Le sentier Kaawenya »  à la salle Sissia du Centre culturel Tjibaou. Passé huit du soir il n’y avait plus personne sur le site qui, s’il avait été inauguré le 4 mai, n’était toujours pas ouvert au public, les répétitions duraient parfois jusqu'à 22h et même 23h, je laissais alors les acteurs en découdre avec le texte et le metteur en scène et profitais du temps et de l’espace offert pour parcourir plusieurs fois le Chemin Kanak alors uniquement éclairé par les lueurs de la nuit qui variaient d’une heure à l’autre. La lumière se reflétait dans l’eau toute proche et sur le toit de certaines cases en fonction de l’endroit où je me trouvais. Nous étions parmi les premiers, en dehors de ceux qui participaient activement à sa construction, à fréquenter ce lieu. En pleine nuit dans une grande solitude, avec l’angoisse d’une création en cours les incertitudes et le doute qui précèdent une confrontation avec le public et avec soi-même, tout était alors réuni pour une grande communion avec les éléments, avec les pensées et avec les signes que le Centre souhaite communiquer. Marcher, parcourir le Chemin Kanak était à la fois une grande joie et une succession de moments privilégiés au cours desquels la peur se mêlait à la sérénité, indubitablement le moment était unique il convenait d’être attentif.

 

 

1er  étape

               Dès le départ, avant même le premier pas, sur le Chemin j’entends les bruits nocturnes, je vois l’ombre des arbres avant de voir les arbres eux-mêmes, l’ombre dont la lune est responsable. Lorsqu’il est question de lune, j’espère la nuit. Sans la nuit la lune semble morte, ou en attente, elle n’a presque pas de sens, elle s’endort et pose son visage, allonge le cou et se met à rêver. Au réveil, quand il faut se remettre en route, il fait noir, la lune ouvre les yeux et son cœur en même temps que le mien s’emballe. Entre les nuages elle déplace et vient jusqu'à moi, pour un peu j’utiliserai les formes aériennes du Centre pour l’atteindre. Sous mon corps étendu, l’eau passe, je peux me laisser prendre et rêver comme LI Po que j’y trouverai la lune qui m’a donné naissance.

De ce sentier

entre l’eau et la mer

le silence conduit

 

Des cris

inaudibles

ceux des marais pourtant

 

Sous mon corps

comme d’habitude

de l’eau passe

 

 

 

 

2ème étape

               J’avance doucement, petits pas, petits pas, quelque fois retour en arrière de quelques pas, je m’attarde à observer une plante, une branche, un dessin. Je me demande, les premiers hommes ont-ils fait plusieurs essais et souvent manger de la nourriture aigre, avant de toucher du doigt et du palais, le secret de chaque plante ? Encore en grande parti ignorant de presque tout je passe près des pierres, des tas de terre, tas d’herbe sèche prête à être brûlée, quelques minutes tout juste en jouissant du lieu. Je me sens même projeté en d’autres lieux, d’autres pays où l’émotion qui m’envahissait alors était comparable à celle d’aujourd’hui.

 

Deux heures

minimum

pour tout parcourir

 

Deux heures

minimum

succession de soleil et d’ombre

 

Petit pas petit pas

grand regard

sur la vie

 

Toutes ces plantes

peu à peu me prennent

et m’abandonnent

 

Et là encore

je me retrouve

à l’ombre

 

3ème étape

               Seul à déambuler il y a de courts instants de peur à décamper à toute vitesse ; à quoi bon être là, à quoi bon toute cette agitation, théâtre, mise en scène, déplacements, idées, contre-idées, à en oublier que sur le Chemin nul besoin de s’encombrer de corbeille. Je me souviens de certains moments passés tout simplement assis dans la case prêtée par des amis, assis à la maison, juste les fesses posées au seuil de la porte à regarder pousser mes bambous, n’est-ce-pas suffisant comme activité ? Ai-je vraiment quelque chose à dire ? Le soleil est depuis longtemps couché et à l’abri des torrents, j’ai le sentiment que d’autres pensées s’imposent à moi, il y a comme une appréciation, une compréhension, du pays tout entier, alors qu’il a à peine cinquante mètres que je marche !

 

Bruit anodin

une branche

mon pied l’a écrasée

 

Si quelqu’un chante

je l’entend

tout en marchant

 

 

 

Côté du chemin

brouette abandonnée

rouillée par les ouvriers

 

Pas de cerf volant

sur le chemin

nul besoin

 

Autoportrait

en pêcheur habitué

me surprend toujours

 

4ème étape

               Les autres, ceux que j’aime, que j’abandonne ainsi chaque soir pour déambuler à ma guise, sont quelques part sous la construction, sous l’édifice monumental, presque comme réfugiés à l’intérieur d’une grotte comme à l’écoute des vieilles voix, certains que personne sur le Chemin ne les entend, pas même moi. La barque faisait traverser le fleuve aux anciens d’Egypte, ici l’eau passe, serpente, s’enfonce et s’épaissit, je la vois, je l’imagine remonter le long des tiges, comme si elle courait sur ma peau. J’ai bien conscience en cet instant que je vais mourir. Ca pourrait tout aussi bien être le cinquième jour de marche, je ne serais pas arrivé plus loin que là où je me tiens, près du banian, près de ses racines. Cette partie du Chemin ne peut se faire que seul, seul à pénétrer au cœur de l’arbre y rencontrer sa mort à l’abri des larmes et de l’abandon.

 

L’eau qui passe

dans ces jardins

mes pas dans la boue

 

Me voilà

entre banian

et tas de boue

 

Quelques pas m’ont suffit

sous les branches

l’écho de ma naissance

 

Jamais seul

eux me suivent

me précédent les absents

 

Je sais lire le rocher

oiseau avec ailes déployées

la mort traversée

 

 

 

 

 

5ème étape

               Je ne peux pas dire que mes semelles sont usées, le chemin n’est pas suffisamment long pour cela, et puis quoi de mieux, quelle autre façon idéale que de voyager nus pieds ? Sur le tronc coupé, renversé, couché sur la route la peau assure une bien meilleur prise. On entend tout autant avec les pieds qu’avec ses oreilles, alors j’étais là pour découvrir, histoire de sentir pendant quelques minutes palpiter un peu plus fort que d’habitude mon sang et mon souffle, c’est à ça que la vie se révèle à soi. En ce Chemin j’écoute autant le silence peuplé du clapot sur les racines de palétuviers, que le souvenir de paroles qui ne cesseront jamais de m’habiter, elles sont portées par les feuilles du bois de fer, elles vont en rencontrer d’autres et abandonner une vieille peau en glissant, en serpentant  sur le sable.

 

L’ombre de l’ombre

me couvre

pour me pousser dehors

 

Le bout du chemin

où on meurt

je n’y suis pas allé

 

Ceux qui ont conçu

le chemin au bout

ouvrent la porte

 

               Faire le parcours de retour, retrouver les autres, ne rien dire, d’abord, puis parler à quelques uns, ceux qui sont là. Je me souviens, après avoir été nourri par les arbres, les plantes, les formes les bruits et les couleurs, les odeurs et les craintes, m’être penché sur un exemplaire photocopié d’un des premiers jet de la pièce et d’y avoir écrit, au dos de chaque page, les premiers vers y  retrouvant le bruit et l’agitation qui dans une spirale étrange prennent sens suite à la marche précédente et qui à leur tour, bruit et agitation, donnent espace de manifestation, donnent du sens, au Chemin Kanak.

 

Répétition terminée

les grilles sont tirées

au-revoir au gardien

 

                                                                          MARS  1999          Nicolas  Kurtovitch