Nicolas Kurtovitch et l’interface culturelle en Nouvelle-Calédonie

 

Je n’ai jamais eu la chance, jusqu’à ce jour, de pouvoir participer à une conférence consacrée à la littérature de la Nouvelle-Calédonie. Cette chance, offerte par la Professeure Nicole Aas-Rouxparis, je la saisis avec grand plaisir, car il est bien vrai que les spécialistes en la matière sont rares. On vient à cette littérature par des chemins détournés; le silence presque unanime à son égard, s’il stimule certains, garde cette littérature dans l’ombre. Ce silence s’explique certes: exiguïté de l’île, perdue dans le sud du Pacifique; population faible, soit 200 000 habitants; moyens de diffusion restreints par la distance; situation de l’île, plus proche de la Nouvelle-Zélande, de l’Australie, de la Papouasie-Nouvelle-Guinée (Irian Jaya), donc de pays anglophones, que des archipels francophones; population extrêmement diversifiée, véritable mosaïque ethnique composée d’Européens, de Wallisiens, d’Indonésiens, de Tahitiens, de Vietnamiens, de Vanuatiens, qui en sont venus à côtoyer les Mélanésiens qui comptent à eux seuls 28 groupes linguistiques distincts; tensions, lors des luttes pour l’indépendance au cours des années ‘80, entre les Kanak, premiers habitants du «Caillou», comme on appelle la Nouvelle-Calédonie, les Caldoches – c’est-à-dire les descendants des colons français et européens venus s’installer, depuis plus d’un siècle et demi, dans l’île – et enfin les Zoreilles, c’est-à-dire les Métropolitains venus se remplir rapidement les poches grâce aux avantages que leur offre la France afin de peupler l’île le plus rapidement possible pour compenser la présence kanak... Mais surtout, ce qui me semble être l’obstacle majeur: statut politique de la Nouvelle-Calédonie qui est encore, après le référendum de 1998 et les Accords de Nouméa, un Territoire d’Outre-Mer... La France, jusqu’ici, demeure la référence culturelle obligée. Or, elle n’a pas l’habitude d’accorder une grande importance institutionnelle à ses territoires d’outre-mer. Il existe bien un Salon du Livre de l’Outre-Mer – d’ailleurs, à sa dernière édition de l’an 2000, consacrée au monde Pacifique, la Nouvelle-Calédonie y était bien représentée, avec Nicolas Kurtovitch, Déwé Gorodé, Frédéric Ohlen et Pierre Gope – , mais on voit bien, à cette seule appellation qui nomme tout en excluant, que la diffusion des oeuvres publiées sur l’île demeure faible, soumise aux contraintes sociales et géographiques, et que la réception de ces textes est encore marginale...


Cependant, ces difficultés ne semblent pas décourager les créateurs de la Nouvelle-Calédonie. En fait, les véritables débuts de la littérature calédonienne en tant que littérature originale, se détachant du modèle métropolitain, coïncide avec les événements politiques qui secoueront le pays au cours des années 80, décennie qui verra le pays frôler la guerre civile, et où de tristes «événements» se dérouleront, de la tuerie des 10 Mélanésiens à Hienguène en 1984 à l’assassinat de Jean-Marie Tjibaou, leader du Front de Libération National Kanak Socialiste, et de Yeiwéné Yeiwéné, un autre leader de la cause indépendantiste, en 1988. La publication de Sous les cendres des conques de Déwé Gorodé, en 1985, premier recueil de poèmes publié par une Kanak, marque certainement un point tournant: désormais les Néo-calédoniens, qu’ils soient Kanak, Caldoches, Métropolitains de souche, ou de descendance océanienne ou asiatique, voudront se faire entendre dans toute leur spécificité. 200 000 habitants, donc (soit l’équivalent de la population de la ville de Régina, en Saskatchewan, pour les Canadiens parmi nous), mais une activité littéraire étonnante qui prend véritablement son essor avec les Accords de Matignon, en 1988, année où des sommes importantes commencent à être octroyées pour la production et la diffusion de la culture et des arts en Nouvelle-Calédonie. Il y a donc, depuis les années ‘80, un soutien institutionnel qui va en grandissant: une Association des Écrivains, des maisons d’édition actives (Éditions Édipop, qui se consacrent aux textes kanak, Éditions Grain de sable, qui republient les oeuvres de Georges Baudoux et de Jean Mariotti, entre autres, Éditions du Niaouli, Éditions du Cagou, etc.), le nouveau et remarquable Centre Culturel Tjibaou (Renzo Piano), qui se veut «lieu de rayonnement des cultures océaniennes, expression de l’âme et de l’identité kanak, vision océanienne de l’art et de la création», l’Agence de Développement de la Culture Kanak, qui compile activement mythes, légendes, textes kanak dans leur langue d’origine et offre des traductions en français et en d’autres langues afin de préserver la parole kanak et de la diffuser, surtout dans le contexte de l’Océanie... Des écrivains kanaks, caldoches, français qui se côtoient, échangent, publient, cherchent à établir des liens avec les autres pays, principalement ceux de l’Océanie: l’Australie, la Nouvelle-Zélande, les îles du Pacifique, la Francophonie, etc. Cette production littéraire, qui se détache enfin du modèle métropolitain et de l’exotisme où elle avait été confinée jusque là, est véritablement originale, calédonienne, et l’on peut véritablement parler d’elle comme d’une littérature émergente, dans tous les sens du terme, c’est-à-dire dans la mesure où elle est une littérature nouvelle, fruit d’un développement dont je n’ai malheureusement pas le temps de discuter ici, mais qui s’étale sur plus d’un siècle et demi, mais aussi dans la mesure où elle est une littérature qui veut se détacher du modèle métropolitain, une littérature qui veut contester l’hégémonie de cette littérature française toujours posée comme modèle de comparaison, et qui s’est donnée les moyens institutionnels pour y parvenir tout en formant aussi son lectorat, essentiel à toute littérature émergente... Nicolas Kurtovitch, Déwé Gorodé, Claudine Jacques, Wanir Wélépane, Catherine Régent, Jacqueline Sénès, Frédéric Ohlen et Pierre Gope, pour ne mentionner que ceux-là, tous ces écrivains aux origines si différentes sont ceux qui sont en train de créer la littérature calédonienne, de lui donner une forme qui se transformera avec les générations qui suivront. Elle aura eu une base riche, fière, enthousiaste, tendre et énergique...

Mes recherches portent sur les deux écrivains calédoniens qui me semblent les plus représentatifs de cette littérature émergente, soit Déwé Gorodé, une écrivaine kanak qui a été la première, à partir de 1985, à faire entendre la voix de son peuple dans ses poèmes, nouvelles, essais critiques, traductions de textes en langues kanak, et Nicolas Kurtovitch, un écrivain que l’on pourrait qualifier de caldoche, malgré les connotations fâcheuses que ce terme semble porter pour quelques-uns, puisqu’il trace sa généalogie aux tout premiers Français venus refaire leur vie, au 19e siècle, dans cette colonie française, qui était d’ailleurs aussi une colonie pénitentiaire. C’est de Nicolas Kurtovitch, et surtout de  son rapport à la culture calédonienne, dont je vais vous entretenir aujourd’hui.


Nicolas Kurtovitch est né en 1955 à Nouméa, d’un père Serbe de Bosnie immigré en Nouvelle-Calédonie, et d’une mère qui retrace ses racines calédoniennes à l’arrivée de son ancêtre, Jean Taragnat, arrivé en Nouvelle-Calédonie en 1843 en tant que missionnaire, soit dix ans avant que la Nouvelle-Calédonie ne devienne officiellement colonie française. Il publie très tôt sous le nom de Slobodan deux recueils de poèmes: Sloboda (1973), puis Seulement des mots (1975). C’est aussi l’année de l’obtention de son bac à Nouméa. Il part poursuivre ses études à Aix-en-Provence, obtient une licence en géographie et fonde avec un ami la revue Le Lézard où il continue à publier sa poésie. Après son retour en Nouvelle-Calédonie, il devient, en 1980, professeur au Collège de Havila, à Lifou, puis dirige le Lycée Do Kamo, poste qu’il détient toujours à ce jour. Tout en voyageant de façon infatigable, Nicolas Kurtovitch publie, désormais sous son nom, de très nombreux recueils de poèmes: Vision d’insulaire (1983), Souffles de la nuit (1985), L’Arme qui me fera vaincre (1988), Homme Montagne (1993), Assis dans la barque (1994), Avec le masque (1997), Dire le vrai, écrit avec Déwé Gorodé dans une édition bilingue (2000) et On marchera le long du mur (2000), recueils presque tous publiés en France. Il écrit aussi de nombreux recueils de nouvelles, tous publiés en Nouvelle-Calédonie, eux: Forêt, terre et tabac (1993), Lieux (1994), Totem (1997). Dernièrement il a tenté l’expérience de l’écriture théâtrale et ses pièces Le Sentier, Kaawega et L’Autre, ont été publiées en 1998 après des représentations au Centre Culturel Tjibaou. Sa nouvelle pièce, Kalachakra, la Roue du Temps a été représentée l’année dernière. Dans ces pièces, il explore les liens entre le passé et le présent, la responsabilité, la tradition, les rapports entre peuples; il semble que la représentation théâtrale soit un moyen idéal de présenter des sujets fondamentaux pour tous les Calédoniens, de briser les tabous, si forts tant du côté kanak que caldoche où le silence a longtemps prévalu.  Il a également publié de nombreux essais sur l’identité, les questions politiques et la littérature.

Il travaille en ce moment à un roman qui me semble très prometteur, où se trouvent réunies ces qualités d’écriture qui la rendent si singulière: par exemple, son ambivalence entre le particulier et l’universel – qui se transcrit par un refus de nommer, de donner des noms aux lieux, aux personnages, même si l’on sent où l’on est par des détails, des expressions, des mots propres au lieu, etc. Également, son questionnement philosophique, car tout mène, chez Kurtovitch, à une compréhension plus profonde de l’univers, au rôle de l’homme, de la femme dans cet univers, face au passé, face à la tradition, souvent incarnée par les Kanak et les Aborigènes d’Australie, face aux mutations qu’a engendrées la modernité. Et surtout, la rencontre avec l’Autre, que je dirais centrale à l’oeuvre. Centrale au point de vue thématique, car il est très souvent question de rencontre avec un autre espace, avec un être venant d’un autre monde et permettant à l’imaginaire de l’auteur d’appréhender ce nouvel espace psychique et culturel qu’est l’Autre. Chaque rencontre avec l’Autre est en fait porteuse de la promesse d’une ouverture de la pensée; le narrateur ou le personnage principal est toujours prêt à recevoir  l’influx momentané de ce petit univers qu’est l’Autre dans son espace personnel, où l’on a créé assez de vide, assez de respiration, pour pouvoir l’accueillir. C’est ce que Nicolas Kurtovitch exprime lorsqu’il écrit:

Osons l’ignorance et le vide

La disponibilité

Que la parole fasse son chemin

De l’esprit et du coeur

(«Éditorial» Encre marine 1)

La rencontre avec l’Autre est également centrale au point de vue formel, puisque Kurtovitch l’exprime par le biais du narrateur, ou plutôt des narrateurs, puisque l’écriture se fait généralement sous la forme de narrations enchâssées, en faisant prendre à ces narrateurs des identités étonnantes, et par le biais de la focalisation. C’est par la focalisation, tantôt interne, tantôt zéro, qu’il réussit à imaginer, avec une extraordinaire empathie, ce que vivent Kanak, Aborigènes, Caldoches, hommes, femmes, jeunes, vieux qui pourraient être de partout, qui se rejoignent par leur quête, l’universel humain.


C’est donc parce qu’il va chercher sa matière à toutes les sources de son expérience, et parce qu’il épouse différents points de vue en toute ouverture, parce que son écriture exprime la fragmentation de cet univers insulaire, avec son isolement d’une part mais sa situation d’île au confluent des cultures océaniennes, européennes, asiatiques, c’est donc à cause de tout cela que l’on a parlé de métissage et d’hybridité en analysant sont oeuvre.

Mais je me permets de revenir rapidement sur la notion de métissage, et ce par le biais du roman de Régine Robin, La Québécoite, qui est généralement reconnu comme étant le point de départ de diffusion de cette idée au Québec et que je prendrai en quelque sorte comme modèle. Publié en 1983, ce roman cristallise, au niveau thématique mais aussi formel, cette notion d’hybridité qui circule depuis un moment dans les milieux culturels. Les points d’ancrage seraient:

– Le lieu, qui est celui où l’on est – la ville, par exemple. Montréal devient un véritable personnage de roman –, mais aussi lieu que l’on quitte, que l’on parcourt, où l’on vit en exil. C’est la déterritorialisation. Le personnage n’occupe plus son pays aux frontières délimitées, mais le monde, qu’il explore par goût ou par nécessité.

– La mémoire devient le  moyen d’explorer le souvenir, les traces mais aussi les origines. Elle devient alors aussi le lieu de la perte des origines, vue comme un danger.

– L’identité devient instable: tout comme il y a eu morcellement, fragmentation des valeurs, des formes, il y a morcellement de l’identité. De la figure du peuple québécois au centre de son pays le Québec, problématique peut-être mais nommable, on passe aux figures de l’identité vue comme altérité, comme métissage, comme hybridité. Régine Robin a écrit le premier roman qui revendique l’hybridité comme identité. Il n’y a plus un seul peuple, mais bien des peuples réunis dans cette ville mouvante, changeante, qu’est Montréal, ou sur ce continent qu’est l’Amérique, encore plus mouvant et changeant. Il n’y a plus de centre, mais des centres. Les identités sont multiples, le pays se déterritorialise. Chez Robin, cependant, ces valeurs de métissage, d’hybridité sont si appuyées qu’il y a un véritable dénigrement des valeurs culturelles sur lesquelles le Québec appuie, depuis la Révolution tranquille, sa politique nationaliste: identité canadienne-française, catholique, puis québécoise «pure laine», nationalisme basé sur l’appartenance à un groupe homogène, survivance, etc. Ce dénigrement exprime bien sûr le refus catégorique d’être assimilé à l’ «unanimité», à l’hégémonie, à la masse nationaliste qui pense et agit de façon collective en prononçant le très unanime «Nous», qui homogénéise et assimile à son tour... Ce qui peut paraître paradoxal, c’est que ce refus ait généré un accueil aussi favorable. Je n’ai pas le temps de discuter du contexte de réception de ce texte, mais cela s’explique bien sûr en partie par les nouvelles valeurs culturelles ambiantes: reconnaissance des droits des minorités, de leur légitimité au sein des sociétés nord-américaines, de leur droit à la parole, et surtout par le fait qu’idéologiquement le Québec est désormais assez fort, assez solide sur les assises institutionnelles qu’il en est venu à se donner afin de protéger et diffuser sa culture, pour pouvoir accueillir comme enrichissante une telle position.

Dans les contextes littéraire et universitaire actuels, où le métissage et l’hybridité sont des valeurs sûres, «sexy», Kurtovitch est un dissident. En effet, selon lui, ce métissage culturel est le luxe des cultures fortes, hégémoniques, ayant des appareils de légitimation institutionnelle puissants, pouvant justement se permettre les emprunts, les assimilations, sans se mettre en danger elles-mêmes... Lorsque j’ai demandé à Nicolas Kurtovitch s’il croyait qu’il existait une culture caldoche ou néo-calédonienne, qui se démarquerait des cultures mises en contact et qui serait en quelque sorte une nouvelle identité, née du métissage de ces cultures dans le creuset qu’est l’île, voici ce qu’il m’a répondu:


Effectivement il y a des traces de cultures autres que française et kanak, il y a des traces de culture polynésienne, asiatique... Mais l'ensemble de la vie, pour tout le monde, est régi par des événements, des dates, des organisations, des valeurs, etc. [qui relèvent des] cultures française et kanak. Les pratiques culturelles des minorités existent fortement mais uniquement à l'intérieur de leur communauté, en cercle restreint plus ou moins accessible aux autres, sauf les manifestations extérieures très visibles et faites pour être visibles. Quant à la culture caldoche, c'est une usurpation car ce qui est propre à la vie caldoche ne peut en aucun cas relever de la culture, mais seulement du mode de vie et éventuellement de l'identité. Lorsqu'on parle Culture on doit pouvoir supporter la confrontation, le rapport avec une autre culture. Du point de vue de l'originalité, la culture des blancs de Nouvelle-Calédonie est la culture française, rien d'autre. On voudrait mettre sur un plan d'égalité la culture kanak avec la soi‑disant culture caldoche (...) alors que la culture kanak n'est en rapport d'égalité qu'avec la culture française ou chinoise ou anglaise ou etc... Mettre la culture kanak en rapport avec la culture caldoche est dénigrant pour la culture kanak. Voilà pourquoi je parle d'usurpation, j'espère être compréhensible. Evidemment je ne suis pas contre le fait de vouloir se démarquer du modèle européen, ça se fait avec le temps, avec la recherche, le désir, l'ouverture à l'Autre, etc., mais ça ne se fait pas par un décret gouvernemental ou ministériel, même si le ministère est celui de la Culture. (lettre du 28 septembre 2000)

C’est au nom de ce respect pour la culture kanak, afin de lui laisser son intégrité, sa logique interne, par respect pour le lent développement d’une nouvelle culture qui pourrait éventuellement devenir calédonienne, que Kurtovitch refuse le terme de métissage et lui préfère le terme d’ «interface culturelle». Il s’explique ainsi, et cette longue citation servira d’introduction aux textes que j’ai choisi de vous lire afin d’enfin faire entendre sa voix de ce côté-ci du monde:

En tant qu’écrivain, que créateur donc, mais également de chercheur de sens, chercheur de beauté et de vérité, je préfère penser et dire que je suis dans une interface culturelle, terme que j’emprunte à la géographie économique, à la fois pour l’espace d’échange et de rencontre qu’il nomme, à la fois pour l’espace mental propre à chacun, qu’il peut engendrer. J’ai le sentiment d’évoluer dans un lieu d’emprunt, de rencontres, d’affrontements, d’amitiés, d’amour et de rejets. Un espace qui est celui d’une page blanche, d’une scène de théâtre ou de danse, une voie où deux ou davantage de cultures se donnent rendez-vous. L’attitude de l’écrivain mais une attitude que l’on peut croire être celle de tout créateur, ne peut être que le mouvement. Le métissage culturel à l’inverse du biologique n’est jamais atteint. Ce ne peut-être qu’une perpétuelle création, des alliages, des alliances se font, se défont, des emprunts des rejets des retours sur soi sur sa culture maternelle, historique, des échanges libres, indépendants. [...]


Cette voie est celle de la pratique de «l’interface culturelle» qui s’oppose, pour les années présentes à l’idée trop répandue et trop facilement acceptée du «métissage culturel», association rapide et pratique de termes, formant un tout indéfini, fourre tout, sac à pain où l’on découvre, au fond, plus de croûtons moisis que de pain frais. La pratique de l’interface culturelle, la pratique par les créateurs, artistes, peintres, musiciens, écrivains, architectes, poètes, de la reconnaissance, de la vision que nous existons dans un espace aux frontières par bonheur imprécises, où se rencontrent et s’enrichissent les cultures océaniennes et occidentales.

Alors que l’idée de culture métisse, de définitivement métisse, conduit l’artiste à vouloir créer quelque chose de métis, définitivement métis, [comme si ce qui se passe génétiquement pouvait se passer, ex-abrupto, sur simple décision, dans la peinture, la poésie¼] l’idée de la pratique de l’interface culturel conduit à créer quelque chose de personnel, résultante ponctuelle d’énergies provenant d’horizon divers. C’est l’énergie créatrice qui peut être métisse, pas la création. – Je rêve de ne plus voir dans des expositions des œuvres se targuant d’être la manifestation d’une peinture métisse, et de fait reconnues comme telles, parce que l’artiste s’est contenté de coller sur sa toile un ou deux signes (masques, totems, et même pétroglyphes ) de la culture kanak, et ce sans que l’énergie multiple ne transpire.

Le sous-tendu n’est-il pas alors d’acquérir ainsi une légitimité? Le métissage en tant que légitimité, non-merci! Encore une exclusion! Je préfère vivre mes aller-retour, parfois incertains, parfois constructifs, dans ce front, ce lime, de l’interface culturel. Je n’ai ni la prétention ni le désir d’acquérir un tertre ou un clan par ma création littéraire. La légitimité, si tant est qu’il en soit besoin, [...] ne s’acquiert pas par des actes spectaculaires mais par un vécu qui échappe à toute analyse, mais qui n’échappe pas au cœur de l’Autre, mon interlocuteur, celui-là avec qui je veux construire une nation. [...]

Ce que je rejette ce n’est pas l’idée du Métissage culturel – ce serait folie et ignorance de ma part – mais c’est le fait qu’en Nouvelle Calédonie les pouvoirs politique, administratif et culturel, s’emparent de cette notion, de cette possible réalité future, et présente le Métissage culturel calédonien, non seulement comme un fait accompli mais surtout comme un désir exprimé et totalement partagé par tous les habitants du pays. C’est un peu tôt pour la Nouvelle Calédonie. Nous ne sommes qu’au début de la rencontre véritable entre communautés libres, nous commençons tout juste à nous adresser des regards francs et ouverts les uns vers les autres. C’est pourquoi je préfère l’idée et la pratique de l’Interface Culturelle, il y a moins de risque d’y voir se perdre l’espoir d’une amitié véritable et constructive. (Passerelles)

 

Les textes courts qui suivent illustrent son errance, ses déplacements conscients dans cette interface culturelle qui est nommée Nouvelle Calédonie.

 

Lecture de:      «Peaux blanches»

«La terre»

«Être avec l’autre»

«Vers demain»

Texte pour «Ouvrage pour la paix»