Nicolas Kurtovitch et Frédéric Ohlen :

Métamorphoses, caméléons et… métaphores.

 

[Micaela Fenoglio – Université de Turin]

 

 

Y la canción del agua

es cosa eterna.

Es la savia entrañable

que madura los campos.

Es sangre de poetas

ques dejaron sus almas

perderse en los senderos

de la Naturaleza.

[Federico García Lorca, Mañana]

 

« Métamorphoses et caméléons », a été le thème inspirateur d’un volume d’essais[1] et en même le sujet proposé à la créativité et au talent de Nicolas Kurtovitch et Frédéric Ohlen dans le but d’offrir un aperçu du monde littéraire calédonien au public italien. Linfe di sangue. Sèves de sang en est donc le fruit. En acceptant l’invitation à ce caméléontique et métamorphique banquet littéraire, ils nous ont néanmoins obligé à un défi : se frayer un chemin dans le périlleux domaine des textes contemporains et des inédits. Pourtant, nous n’avons pas voulu – ni pu – résister à l’attrait de la littérature in fieri. Les réflexions que nous proposons sur Tentation Caméléon et métissage culturel, Quelques instants il y a quelques jours dans la vie d’un autre homme de Nicolas Kurtovitch et Premier Sang de Frédéric Ohlen relèvent donc d’une première lecture qui se veut un petit hommage en guise de merci aux auteurs.

Les deux textes de Nicolas Kurtovitch constituent une contribution tout à fait originale à l’éternel débat sur le métissage culturel. Il propose en effet une attitude empathique qui conduit à prendre conscience de l’existence d’espaces physiques et mentaux communs et partageables.

Il y a à mon avis une meilleure manière d’exprimer l’idée que nous avons en Nouvelle Calédonie cette opportunité d’être en relation intime avec plusieurs cultures, cette expression dit ce qui pourrait être une voie culturelle privilégiée pour le pays de demain, un demain qui d’ailleurs débute aujourd’hui, qui a certainement commencé hier pour beaucoup d’entre nous. Cette voie est celle de la pratique de l’interface culturelle que j’oppose, pour les années présentes à l’idée trop répandue et trop facilement acceptée du métissage culturel, association rapide et pratique de termes, formant un tout indéfini, fourre tout, sac à pain où l’on découvre, au fond, plus de croûtons moisis que de pain frais. Qui peut se targuer d’être et de produire des éléments culturels métis? Le débat, au demeurant intéressant et même instructif, nous entraînerait dans une argumentation beaucoup trop intellectuelle et finalement trop périphérique. La pratique de l’interface culturelle, de la reconnaissance, de la vision que nous existons dans un espace aux frontières par bonheur imprécises, où se rencontrent et s’enrichissent les cultures océaniennes et occidentales, est cette voie particulière que j’essaie de suivre, qui me conduit à être en constante relation avec l’Autre sans que pour autant je veuille assombrir ma peau. Nous allons d’une borne à l’autre, attentifs, le regard scrutateur, le cœur ouvert, l’esprit vigilant, l’intelligence en éveil, tentant d’exprimer notre émotion et notre désir.[2]

 

Tentation Caméléon et métissage culturel est une sorte d’introduction à Quelques instants il y a quelques jours dans la vie d’un autre homme, nouvelle qui se veut non pas « l’illustration de ce que j’appelle le ‘Danger Caméléon’, mais son parfait opposé, l’empathie. Empathie dont aujourd’hui l’Humanité et la Nouvelle Calédonie sont grandement dépourvus ».[3] Quelques instant de communion totale avec un autre être humain rencontré par hasard le long d’une rue citadine anonyme, marquent profondément le narrateur qui ne peut se passer de raconter son expérience.

Simplement j’étais témoin, et si Dieu m’a placé là, à quelques pas de lui ce jour-là, c’est pour que je rende compte de cet homme. Je crois en lui, je l’écoute, j’ai confiance et j’ai, il me semble en ces moments-là, sa confiance également. Qui resterait sourd et aveugle à une telle situation, qui aurait cet orgueil de lui dénier un simple service alors qu’il serait en mesure de lui rendre?[4]

 

Accroché à un mur, torturé par une souffrance atroce, l’homme ne semble même pas s’apercevoir du narrateur qui au contraire ressent cette douleur comme si elle lui appartenait.

Il souffrait et je le sentais. Sa souffrance était comme une couche de l’air alentour, comme une épaisseur, il était presque possible de définir le lieu exact, l’emplacement exact pris par cette souffrance, dans le volume de l’air qui nous entourait. Petit à petit, par touches successives, cette souffrance s’étendait, elle m’envahissait et je n’avais aucune question à poser à cet homme tellement il m’était facile de lire son âme.[5]

 

Il ne connaît pas, et il ne les connaîtra jamais, les raisons de cette douleur si vive, cependant la solidarité humaine et une compassion profonde permettent que pendant un court laps de temps, les deux hommes se regardent dans les yeux et ils se reconnaissent semblables.

Quelques secondes sont passées, il a levé la tête, nos regards se sont croisés et sont restés ensemble quelques autres secondes. Il n’attendait rien de moi, c’était visible, même les yeux fermés j’aurais su, j’aurais compris la grande distance qui s’était installée de manière irréversible entre lui et ses semblables. Mais il pouvait encore recevoir de la compassion d’un autre homme, même s’il ne le désirait plus, et à son insu il venait d’en recevoir. Il allait bientôt quitter les alentours du mur, reprendre la marche, seul, il allait quitter le trottoir et l’empilement de vieilles pierres, son tombeau.[6]

 

Rien d’extraordinaire ou particulièrement digne de note est raconté, rien, qu’apparemment puisse susciter l’intérêt de quiconque, et pourtant…

Je m’en aperçois, maintenant que son histoire a été dite, il n’y a rien de merveilleux, rien de fantastique ni d’original, de surprenant, non, simplement il y a quelques heures d’une vie, peut-être trop pleine de douleur et de solitude, trop souvent couverte de nuages et de pluie, sans que cet homme puisse ou sache y déceler la présence d’une beauté aussi grande, d’un parfum aussi fort que ce qu’offre la simple présence d’un ciel bleu et d’un compagnon.[7]

 

Des sensations, des impressions, des perceptions qui affleurent à la conscience et qui se changent en paroles. Ressentir ce que l’Autre ressent, s’identifier ‑ corps et âme ‑ le temps nécessaire à établir un pont de participation, de compréhension totale et absolue pour que soit possible l’acceptation de la différence en tant que richesse et espoir pour l’avenir.

L’homme reprend enfin sa route, il s’éloigne de ce mur dont la consistance solide, opposée aux impalpables vibrations du cœur, exerce une attraction à la limite du morbide. Apparemment il n’y a pas de changement, la rue morne et désolée est toujours la même ainsi que les passants. Néanmoins la métamorphose est accomplie et en réalité rien n’est plus comme avant ; désormais le narrateur est conscient que « ces derniers jours n’ont pas été sans événements importants, pour [son] présent et pour [son] avenir ».[8]

Frédéric Ohlen, de sa part, propose une longue nouvelle ‑ illustrée par les dessins magnifiques de Bernard Berger – dont les référents thématiques renvoient à la réalité culturelle, historique et mythique du monde mélanésien. Grâce au savant usage de différents registres de langue, il élabore des constructions syntactiques proches de l’oralité, appuyée par une recherche sémantique poussée qui génère une ambiguïté persistante, tout au long du texte, au sujet de l’identité et du statut même du narrateur. La narration d’une métamorphose initiatique qui conduit de l’enfance à l'âge adulte s’inscrit dans une plus vaste métamorphose sociale et culturelle, résultat d’évolutions historiques intestines sur lesquelles s’est abattu le cyclone des conquêtes de l’homme blanc. Le texte même se déroule au fil d’une série de mutations progressives qui permettent de deviner cette transformation double et parallèle. Les références à la culture et aux structures sociales archaïques sont nombreuses, toutefois il s’agit d’un univers traditionnel qui est en quelque sorte réinventé par la créativité de l’écrivain qui puise dans la tradition de différents aires linguistiques.

D’abord c’est la vie quotidienne, paisible et tranquille, d’un jeune homme qui est brusquement perturbée par l’approche du moment de l’initiation. La narration des différentes étapes renvoie aux rites de passage traditionnel, ainsi que Lenormand et Sam nous les décrivent:

Dans l’ancienne vie tribale de Lifou, les jeunes garçons, les nekötrahmany, au sortir de l’enfance ne vivaient plus chez leurs parents il quittaient la case familiale pour aller habiter avec tous les autres garçon de leur génération dans le hmelöm, la case commune. […] Dans le hmelöm (case d’initiation des hommes) les vieux apprenaient aux thöt (les jeunes adolescents) les différentes techniques nécessaires à leur vie d’homme et de guerrier, les notions de respect, la hiérarchie sociale, les devoirs envers les chefs et les aînés, la préparation et la fabrication des outils, des ustensiles et des armes. […] Chaque jour, au matin, les jeunes garçons allaient à la plage pour boire de l’eau salée avant toute autre activité, car boire régulièrement de l’eau salée et manger des nourritures sèche, sans sauce, sans jus, étaient les conditions d’une bonne vigueur.[9]

 

De même, dans la nouvelle de Frédéric Ohlen, ce sont les oncles qui s’occupent des garçons, des Hombo, et qui leurs transmettent le savoir

Il fallait juste écouter, observer sans cesse, apprendre pour le jour où notre tour viendrait, apprendre à pêcher, à chasser, à pétrir l’argile, à la mêler au sable, à la durcir au feu, apprendre à palper la terre, à planter juste, à tresser des paniers ou des nasses, à cueillir des remèdes, d’anciennes médecines pour le monde visible et invisible, apprendre aussi la décence, ce qu’il convient, en toutes circonstances, de faire ou de ne pas faire face à tel ou telle.[10]

 

L’épreuve se conclut avec la circoncision que le jeune homme endure courageusement. Il acquiert finalement le droit au bagayou traditionnel[11] et à un « bâton de marche », un bambou gravé, un véritable « bâton de voyage ».

Le nom de ‘bâton de voyage’ est employé de longue date pour désigner ces bambous. Ce terme a dû être recueilli à l’époque du premier contact de l’Européen avec les Canaques. Il ne doit pas être confondu avec le mot canne. On a parlé aussi de bambous destinés à contenir des herbes magiques. C’est peut-être vrai pour certains, mais pas pour ceux qui sont fermé aux deux bouts. […]

Je préfère l’explication du Père Lambert qui dit que « les vieux portent le bambou gravé en guise de bâton et redisent en les expliquant, les hauts faits ou les malheurs des ancêtres.[12]

 

Une première métamorphose s’est produite, l’enfance n’est plus qu’un souvenir et apparemment le destin de Hombo est établi. Mais voilà que le jeune homme se réveille loin du village en compagnie d’un vieillard. « Paraît qu’il m’a sauvé. Sauvé, oui. Sauvé des oncles. Sauvé de moi. Je dois le suivre, traverser la forêt, battre la tibo,[13] faire le grand saut » ce sont les seules chose que le garçon arrive à comprendre. La forêt, la tibo, et un être énigmatique là-bas rencontré se fondent et confondent dans la narration d’un acte sexuel qui marque une définitive prise de conscience de la part de Hombo et qui est prélude d’une nouvelle épreuve. Une épreuve qui ne se fait pas attendre et qui laisse deviner l’identité du narrateur. Ce dernier doit en effet se lancer dans la mer d’une haute falaise afin que son totem, l’anguille, puisse agir.

L’évocation du mythe est évidente :

Une anguille fabuleuse immense, maligne, insaisissable, a son gîte au sec, tandis que l’ouverture est dans l’eau profonde, afin d’être cachée à l’homme. Ce mythe répandu dans toute l’île, respecte le domaine aquatique de l’anguille, au contraire en sa demeure souterraine, elle peut mener une existence analogue à celle de l’homme. […] Que ce soit en tout ou en partie, l’anguille ne se révèle d’ailleurs pas aux gens bien portants et net de tout interdits, mais seulement aux malades et aux gens de moanu, c’est-à-dire d’interdits durant une période d’enfantement présumé ou réel.[14]

 

Poursuivi par les oncles, Hombo se trouve en effet en danger, et son Odyssée personnelle pourrait préluder non seulement à la naissance d’un nouvel homme mais aussi d’une nouvelle société…

Pendant un affrontement avec les oncles le vieillard meurt et Hombo doit se jeter dans le vide pour plonger enfin dans la mer et comprendre d’être sous la protection de l’anguille. La mangrove l’abrite et c’est là qu’il entre en contact avec les Blancs, chasseurs de baleines, « non, pas des hommes. Sont trop pâles. On dirait plutôt… des esprits ! Des vieux revenus du Pays-sous-la-mer ».[15] Un univers inconnu s’étale sous ses yeux et la découverte d’un simple miroir lui révèle que la métamorphose finale s’est accomplie : il est devenu à son tour un oncle ! Il retrouve enfin la jeune fille de la forêt et ce sera elle qui jettera une lumière nouvelle sur son existence :

-Mais qui vous êtes à la fin ?

-Oh, nous, on est d’Opao, à présent. Oui, la Grande-Terre, là-bas. Celle qu’on aperçoit depuis la falaise. C’est là qu’on vit pour la plupart. C’est là qu’on s’est réfugiés à la fin. On savait qu’ils t’avaient emmené. Comme ils les emmènent tous, dès qu’ils peuvent.

-Qui ça ? Les oncles ?

-Oui, toute leur pépinière de garçons. De temps en temps, quand l’enfant est assez fort, quand ils sont sûrs qu’il a assez poussé, qu’il ne risque plus rien, ils passent pour la récolte.

-Ça rime à quoi ?

-C’est simple. Depuis des générations, depuis la première épidémie, à peu près à l’époque où les hommes-à-trois cornes sont venus, ils envoient leurs femmes se cacher le plus loin possible. Comme ça, ils espèrent que le fléau ne les frappera pas. Ni elles ni la vie qu’elles portent. I’ voulaient que l’étincelle redevienne un feu, tu comprends. Que leur peuple vive. Mais ils savaient bien que ça ne suffisait pas. Il fallait aussi vous éprouver, vous initier, faire en sorte que l’Esprit s’empare de vous tous, vous investisse de sa force, pas un truc vague comme leur dieu à eux, inefficace et sourd, mais une bête bien réelle, un messager qu’on peut rencontrer, palper, prier, à qui l’on peut parler là-haut dans la transparence des cimes.

-Mais vous, qu’est-ce que vous vouliez ?

-La même chose qu’eux. On te voulait toi.

-Pourquoi moi ?

-Parce que t’es le seul qui ait survécu vraiment. Qui soit passé à travers. C’est pas le tout d’échapper à la fièvre. Encore faut-il que le totem t’accepte.

-Hé ! Mais comment… ?

-La forêt n’a pas de secrets pour nous.

-Alors, pourquoi l’anguille m’aurait-elle accepté, moi et pas eux ?

-Parce ta mère était des nôtres. T’es le premier sang entre nous. Le premier pont. La première chance.[16]

 

La jeune fille meurt à cause d’un vêtement des blancs infecté. C’est le début d’un autre voyage initiatique du garçon qui pendant son pèlerinage rencontre une femme en train d’accoucher toute seule au cœur de la forêt. Comme la jeune fille l’avait prévenu sur sa vie et son destin, la femme, pendant une longue nuit de pluie, lui raconte l’histoire tourmentée de sa terre natale : les épidémies, les guerres, la perte des valeurs et la désagrégation sociale survenues à l’arrivée des Européens. Le jeune garçon décide que le moment de faire retour est arrivé mais pendant le voyage sa pirogue coule et encore une fois seul l’intervention de son totem, l’anguille, le sauve. Lorsqu’il rejoint la terre, un incendie est en train de détruire le village et ses alentours. Une pluie soudaine et quasiment magique redonne l’espérance et avec elle tous les visages des gens crus mort ou disparus.

Je sais que je ne dois plus avoir peur. Que tout est possible. Tout. Les villages reconstruits. Les boucans vaincus. Les Hombo en paix. Je veux y croire comme je crois à la merveille d’être là, comme je crois à cette femme ici, à cette femme mienne, aux enfants qui viendront.[17]

 

L’histoire d’une double métamorphose cathartique ‑ personnelle et sociale – paraît ainsi avoir trouvé son dénouement heureux. Mais une mutation plus insidieuse et subtile s’est produite, une métamorphose au goût amer, apparemment lavée de sang mais qui en réalité est à jamais inscrite dans la sève qui coule dans tout être vivant.

Le vieux est affreux. Un vrai sac d’os.

Il m’a donné un bâton crasseux. Raconté une histoire incroyable.

Demain, il veut m’emmener dans la forêt. Me montrer. La Falaise-d’où-l’on-voit-le-Monde. Le Bassin-dans-le-ciel. Le Banian. Mais moi, je veux rester avec le père blanc.

Je préfère quand il me raconte. Je comprends mieux.

D’ailleurs, il m’apprend les signes, et bientôt, moi aussi, je pourrai lire dans le Livre.[18]

 

À partir de l’analyse d’une prose, surprenante par ses connotations caméléontiques, jusqu’au repérage des structures anthropologiques qui caractérisent les textes, les pistes de lectures sont nombreuses et toutes profitables. Néanmoins le parti d’analyse strictement linguistique ou exclusivement narratologique cacherait la valeur épistémologique des thèmes traités qui mettent en jeu des concepts multiples tels l’empathie, le caméléontisme, le métissage, et la métamorphose. En effet, au-delà des évidentes distinctions philosophiques, l’empathie, le caméléontisme et le métissage ne sont que des métamorphoses. Des métamorphoses que le temps, en tant que durée, et le retour à l’état initiale différencient et caractérisent. Si ‑ ainsi que l’affirme Paul Ricœur ‑ « le lieu de la métaphore, son lieu le plus intime et plus ultime, n’est ni le nom, ni la phrase, ni même le discours, mais la copule du verbe être »[19], nous pouvons les définir comme des ‘métaphores de métamorphoses’ et percevoir alors « le premier affleurement du mythe de la métamorphose: quand elle n’est encore que métaphore », puisque « la métamorphose n’est qu’une métaphore. Elle feint de décrire l’autre pour décrire le même. Elle suggère un événement qui ne se passe point. Bref, elle n’est qu’une clause de style ».[20]

La superposition entre empathie et métamorphose n’est pas immédiatement visible, d’autant plus que dans sa signification psychologique commune l’empathie est une projection de son propre moi dans les êtres et les choses, une identification du sujet et de l’objet au moyen du sentiment. Selon les théoriciens de l'Einfühlung, cette identification est l'essence même de la perception esthétique. Généralement ce terme a été traduit avec sympathie ou empathie (de l'anglais empathy, dérivation du grec empáteia) sous-entendant ainsi une participation émotionnelle. Toutefois il faut préciser que dans ce cas, ‘sympathie’ dépasse sa signification de ‘sorte d'attraction morale ou psychologique pour quelqu'un ou quelque chose’ car un sentiment de répulsion vers une action ou une personne est également un sentiment de sympathie dans la mesure où il le comprend émotionnellement. Le terme empathie est, par contre, une définition de la psychologie sociale et il signifie la compréhension du prochain par un effort de pénétration intellectuelle de son univers, au-delà de toute participation affective, soit elle positive ou négative. De 1873 à 1905 les œuvres de R. Vischer et surtout de J. Volkelt et Th. Lipps développent l'idée de l'Einfühlung comme un centre de pensée d’où surgit une conception psychologique concernant tout d’abord la contemplation esthétique.

Toutefois, à côté de son contenu affectif, l’Einfühlung implique un élément de compréhension intellectuelle. […] Il apparaît que, bien qu’intuitive, l’Einfühlung, dans la pensée esthétique […], représente plusieurs degrés différents d’un même processus. Il débute par une imitation extérieure et inconsciente, suivie d’une imitation volontaire. De cet état se détache ensuite la pure imitation intérieure ou pure Einfühlung. Et de celle-ci jaillit enfin la compréhension intellectuelle des mouvements perçus. Nous ne commençons pas par vivre cette action intérieure pour la projeter ensuite dans l’objet perçu par la vue. Nous la vivons et la sentons originairement dans cet objet. L’Einfühlung esthétique n’est donc pas quelque chose de dérivé, c’est elle qui est, par rapport à la connaissance, la donnée première.[21]

 

Néanmoins le terme a désormais perdu ses connotations strictement esthétiques ou psychologiques et il a acquis plusieurs nuances dans l'usage quotidien. À la voix ‘empathie’ le Petit Robert affirme: « Faculté de s'identifier à quelqu'un, de ressentir ce qu'il ressent »[22]. Il s'agit là du sens explicité par Nicolas Kurtovitch lorsqu'il suggère d’ : « être à l’écoute, marcher entendre lire et puis au fur et à mesure, oublier, pour que le corps et l’esprit dans leur silence fassent leurs, les données, les émotions, les techniques découvertes ou simplement effleurées».[23] Par conséquent, l'empathie peut se définir comme « un pont qui traverse tout entier le territoire de la connaissance: à partir des objets elle transforme la perception en aperception, avec l'implication de l'objet même, parce qu'il s'agit d'une mise en relation du moi et du monde dans l'unité du vécu, de l'expérience ».[24]

Il y a donc un premier degré de métamorphose dans lequel sujet devient l'Autre pendant le temps nécessaire à la perception émotive et intellectuelle, à la compréhension.

L'expérience empathique vécue par le narrateur de Quelques instants il y a quelques jours dans la vie d’un autre homme est racontée à posteriori :

Tout le reste doit passer au second plan, raisonnements, analyses, études, affections, expression de l’amitié, tout doit se subordonner à l’écoute de cet homme, à l’observation de ses traits pour que je décrive ce que je ne sais pas, ce que je ne peux pas même imaginer, tant il est pour l’heure loin de moi, loin de ce qui constitue ma pensée et mon entendement de la vie.[25]

 

Le souvenir nécessite d'une identification quasiment physique afin de pouvoir être revécue et finalement racontée:

Il vaut mieux pour moi, me souvenir uniquement des inspirations et expirations qui ont rythmé ce moment au cours duquel je me suis extrait de ma propre vie, de mes pensées, de mes attentes, comme si une main était venue me retirer de mon corps. Je ne vivais plus ces heures-là pour moi-même. J’étais aspiré par cet homme, par sa présence. Son corps, son esprit et son âme agissaient comme un aimant, faisant en sorte que j’oublie tout de moi.[26]

 

Le narrateur comprend finalement qu’une métamorphose s’est produite, « en me faisant le miroir du corps de cet homme et, peut-être, de ses émotions également, de ses pleurs, de son chagrin de son incertitude, je ne suis qu’une manifestation de ce qu’il est »,[27] -une métamorphose qui ne dure néanmoins que « le temps de quelques respirations ».[28]

Une mutation s’est donc opérée, toute imperceptible qu’elle est de l’extérieur, elle s’avère si profonde qu’elle plonge le narrateur « dans une grande incertitude »[29] qui semble inéluctable.

Depuis trois, quatre jours, peut-être bien davantage en définitive, cet homme occupe mon esprit et mon cœur, je le vois errer le long de cette vilaine route sans âme que lui impose la ville où il ne peut qu’être étranger. Je ne sais pas à quoi je suis parvenu en m’en souvenant ainsi, est-il retourné chez lui, loin d’ici, en pleine montagne, où on saura encore l’accueillir, s’est-il simplement éloigné de quelques rues pour s’appuyer à un autre mur? Pourtant, j’ai fait ce que j’avais à faire.[30]

 

La même attitude s’exprime à l’égard de la nature :

Je sais aussi que c’est le moment habituel, ce moment précis où le soleil emporte avec lui, de l’autre côté de l’horizon, une part importante de moi. Il emporte avec lui une trop grande part de moi pour empêcher que ne vienne m’habiter - en faisant irruption sans qu’aucun signe ne m’ait prévenu - le doute mêlé à de la peur et du chagrin. Constituant ainsi un sentiment épais et sphérique qui occupe la totalité de mon ventre, qui pousse ses ramifications par d’obscurs rhizomes jusque dans ma gorge et même jusqu’à mes yeux, m’empêchant de voir, de sentir, de ressentir, qu’à la suite du départ du soleil se sont levés de merveilleuses couleurs. C’est sentiment d’abandon, sans raison, sans cause, sans objet, comme si je me trouvais relié directement à la course de l’astre lumineux et que sa disparition m’entraînait sur le chemin de la mort.[31]

 

Aussi la nouvelle de Frédéric Ohlen est jalonnée de situations dans lesquelles se manifeste cette compréhension empathique dont l’évolution s’inscrit dans un processus métamorphique.

On est là, tout contre, à l’écoute, dans l’attente d’un contact, d’un monde qui parle avec la peau, qui se dit douceur, mollesse, duvet, chevelure, qui se fait soudain acéré, agacé, furieux, qui fuit, rue, se dérobe, explose en volte-face et morsures. Il nous semble être tout entiers dans ces doigts frôleurs qu’on promène au fond.[32]

 

En ce sens il est exemplaire le rapport entretenu avec la mer et son propre totem, l’anguille :

Sur cette étendue rase qui frise, gifle, se creuse en langues, feint l’innocence, retient sa force, enveloppée dans un ciel bas qui tue l’espace et fait mentir la distance, je n’ai pas plus de repères qu’en forêt. Il faut alors se vider. Céder. Laisser la place. Entrer dans ce temps où le corps seul accomplit ce que l’esprit pensait impossible. […]. Nager. Me perdre à nouveau dans cette eau-là. Celle qui gerce la peau, ravive les blessures du corps et de la mémoire. […] À partir de là, je ne me rappelle plus. Je crois bien que je me retire complètement, que je déserte pour de bon, pour laisser l’anguille agir. Elle a plus de ressort, plus de flair que moi. Assez pour me ramener à la maison.[33]

 

Prélude d’un changement, d’une définitive mutation :

Après le fuyant, l’infinie mollesse de la mer, alors que tout mon corps attend, anticipe encore la vague qui ne vient pas, quel plaisir d’éprouver enfin le sol sous ses pieds. Mais la chose-qui-n’aime-pas-l’eau, la chose ancienne restée là, celle qui t’a guetté, jour après jour, depuis le rivage, se précipite soudain, te saute à la gorge, te restitue en un instant tout le temps passé, toute la peur, tous les matins, tout l’amour, tout ce qu’en partant tu avais cru laisser pour toujours.

Te voici pierre.[34]

 

L’empathie peut se révéler alors comme une métaphore de métamorphose, une métamorphose qui « ne se réduit ni à un changement d’espèce ni même à un changement de règne. Elle est une hypothèse sur le temps d’avant la naissance et sur le temps d’après la mort. Elle franchit la limite entre la matière et l’esprit. […] Hypothèse sur l’avant et sur l’après: mais également description du pendant ».[35] Pourtant la métaphore ne s’arrête pas là : elle étale aussi bien des valeurs caméléontiques puisqu’elle « est destinée à mettre en lumière les éléments communs au comparé et au comparant, tout en approfondissant la réalité spirituelle par l’esquisse d’affinités multiples, et déclenchant des résonances de valeur esthétique, intellectuelle et morale ».[36]

Ce caméléontisme est positif, à l’opposé de la « Tentation Caméléon » par laquelle Nicolas Kurtovitch stigmatise le comportement exécrable de certains intellectuels transformistes, asservis au pouvoir et nuisibles au progrès civil et culturel de toute société. Au contraire les écrivains qui savent imiter l’attitude du caméléon « interprètent son étonnante faculté d’adaptation comme la métaphore de la connaissance poétique, de l’imagination dans toute sa dynamique variété ».[37]

Dans ce sens, le narrateur de Quelques instants il y a quelques jours dans la vie d’un autre homme représente le poète qui s’extrait de son identité dans l’acte de la connaissance et qui est capable de percevoir les mutations de la réalité, de les assumer et d’en témoigner par les mots : « À la limite il faudrait que le lecteur ne s’aperçoive même pas qu’un homme, moi en l’occurrence, a été présent, qu’un homme était là pour tenir et guider le stylo qui traçait la vie de cet homme ».[38]

Néanmoins, cette faculté supérieure s’accompagne à une indécision face à l’acte même de l’écriture :

Je ne suis sûr de rien; je crois devoir faire ce que j’ai à faire, je crois devoir écrire ce que j’ai à écrire. Et à la seconde qui suit ces certitudes habituelles, je suis convaincu de l’inutilité de l‘entreprise, une entreprise qui soudainement me semble bien trop lourde à envisager, alors qu’au moment du départ je ne la conçois que comme un travail de quelques heures, de quelques feuillets. Quelle futilité! Je reste alors assis, dans la position exacte où cette pensée négative m’a surpris, quelques minutes passent, je change à nouveau d’opinion et de certitude; c’est décidé, il le faut, je vais me pencher sur le visage de cet homme. C’est la seule action utile, le seul acte nécessaire que j’ai à faire en ce moment.[39]

 

Il y a dans ces phrases une incertitude renvoyant à l’apparence changeante du caméléon qui, avec sa perpétuelle oscillation, « inquiète fatalement l’ordre même de la polarité » et « nous rappelle que la détermination n’est pas à thésauriser mais à extraire ».[40]

« Extraire la détermination » est en effet le parcours herméneutique nécessaire à la compréhension du texte de Frédéric Ohlen. Dès le début, le lecteur est frappé par l’insistance avec laquelle l’auteur utilise le pronom indéfini on. Un choix qui illustre le lien existant entre empathie et linguistique, puisque « un pont entre langue et texte qui paraît concerner l’empathie est constitué par les expressions désignatives: le choix dans un texte, d’un nom propre ou d’un pronom, n’est-il pas significatif du fait qu’on adopte ou non le point de vue de tel ou tel participant? »[41]

Par conséquent son emploi suggère un certain dégrée d’indétermination des voix narratives qui se cacheraient de façon caméléontique tout au long de la nouvelle. Il n’est pas possible d’identifier on parce que ce morphème peut intégrer les trois personne du verbe, y compris l’interlocuteur ainsi qu’il l’a noté Paul Valéry : « Le mot: on, que j’ai dû employer tient lieu d’un sujet indistinct, à la fois spectateur, auteur, auditeur, acteur, en qui le voir et l’être vu, l’agir et le subir, sont réunis et même curieusement composé ».[42]

Dans le texte de Frédéric Ohlen on est celui qui observe et parle mais qui est observé et raconté en même temps : on sont tous ceux qui, aussi bien qu’un caméléon empathique, peuvent s'assimiler à l’univers évoqué tout en scandant les phases d’une métamorphose. On, élément grammatical censé exprimer un être aux facettes multiples et inscrire dans le texte auteur et lecteur, destinateur et destinataire, devient tour à tour « nous les Hombo, je, il, elle… ».

On est toujours nominal et sujet, le verbe se mettant au singulier. Il ne concerne que des personnes.

a)           Tantôt il a un sens vague […]

b)          Tantôt on désigne une ou plusieurs personnes bien déterminées.

1° Soit avec une nuance stylistique (discrétion, modestie, ironie, mépris, etc.) même dans la langue la plus soignée, au lieu de je, tu, nous, vous, il(s), elle(s). […]

2° Soit, sans nuance particulière, comme concurrent de nous, surtout dans la langue parlée familière. Dans la littérature, cela est attesté fréquemment quand l’auteur veut reproduire ou imiter l’oral.[43]

 

Tout au long de Premier Sang, on se transforme et se détermine selon les métamorphoses du narrateur. Au début on signifie nous les Hombo, marquant ainsi une solidarité empathique et caméléontique entre les jeunes aux même destins, une solidarité qui disparaît après la réussite de l’initiation lorsqu’elle est remplacée par une sorte de mépris pour ceux qui ont échoué. Voilà pourquoi donc la deuxième partie débute avec « J’ai rêvé de la mer » et on, utilisé moins fréquemment, comprend « Moi le fou tout à sa fureur, lui, le décharné, un espèce de sorcier censé tout guérir », une valeur qu’il est supposé avoir jusqu’à « on arrive sur la colline ». Après l’introduction de je et la narration de l’acte sexuel, la pluralité de on, qui fait encore une fois son apparition quelques lignes plus en bas, rappelle le personnage qui a été le protagoniste de la rencontre et dont l’identité n’est pas encore évidente. On cède finalement la place à je évoquant ainsi une métamorphose qui rejoint son sommet quand le narrateur s’aperçoit en adulte: « C’est… c’est moi. C’est bien moi ! Je suis devenu un Oncle ! ». Par la suite la nouvelle spécifie les sujets grammaticaux : je, elle, les oncles, les Morts… et lorsqu’elle repropose le morphème on, ses référents sont expliqués par le contexte narratif même : « - Oui, on leur a pris quand on est allé te chercher. - qui ça “on”? - Ben, grand-père et moi… »

Dans ce dernier cas il est évident que

l’énoncé est susceptible d’exprimer le rapport entre l’énonceur (et son point de vue sur l’univers, sa sphère subjective en tant qu’elle accède à la parole) et le point de vue, la sphère, d’autres êtres, ceux-ci voués à être les référents de signes linguistiques mis en énoncé. Ces entités ont droit sans doute à un sort particulier parce qu'en dernière instance, elles sont potentiellement amenables au statut de participants de l’énonciation, et même de l’interlocution.[44]

 

Frédéric Ohlen crée donc un narrateur caméléontique, reflet d’une écriture caméléontique tandis que Nicolas Kurtovitch, par des images qui suivent et suggèrent le rythme du souffle, propose une alternative empathique au caméléontisme idéologique. Néanmoins tous les deux incarnent l’expression la plus haute du poète caméléon, qui n’a rien à voir avec celle de l’intellectuel caméléon, girouette au service du « politiquement correct ». Pour eux,

Le caméléontisme n’est pas conçu comme un manque d’identité ou une fuite, mais comme une faculté supérieure ; le poète caméléon a une identité additionnelle et insaisissable, signe de complexité et de mimétisme avec une réalité chatoyante, de fusionnement avec un environnement composite. Le poète caméléon, poulpe, est ainsi à côté du pêcheur, un homme à mètis, un champion de la variation aussi mouvant que la réalité qu’il côtoie et s’ingénie à ramener dans ses filets des mots : chamarrés, bigarrés, tigrés, ocellés.[45]

 

Sous cet aspect, l’attitude du poète se rapproche à la « pratique de l’Interface Culturel (qui) conduit à créer quelque chose de personnel, résultante ponctuelle d’énergies provenant d’horizons divers ».[46] Seulement en parcourant cette voie il est possible de « nomadiser, [d’] être à l’écoute, marcher, [d’] entendre, [de] lire et puis au fur et à mesure, [d’] oublier, pour que le corps et l’esprit dans leur silence fassent leurs, les données, les émotions, les techniques découvertes ou simplement effleurées ».[47] C’est la seule manière de parvenir à une évolution capable de conduire à une fusion spontanée qui ne soit pas décidé à priori pour suppléer au manque d’une capacité réelle de rencontrer l’Autre. Un artiste qui s’impose et se définit sur la base d’un métissage culturel forcé, déterminé par les tendances du moment et non pas par un processus historique, se révèle comme la manifestation d’une métamorphose caméléontique dans laquelle le sentiment empathique a perdu toute valeur positive.

Métissage… obsession du sang, du divers, du mélange, échange biologique qu’on veut faire devenir culturel… Des innombrables et d’interminables débats ont jalonné ces dernières années sans qu’on ait pu parvenir à quelques conclusion. Le concept même est par sa nature indéfinie. Comment circonscrire et délimiter un phénomène qui

n’est ni substance, ni essence, ni contenu, ni même contenant […] Il n’existe que dans l’extériorité et l’altérité, c’est-à-dire autrement, jamais à l’état pur, intact et équivalent à ce qu’il était autrefois. […] Il existe dans la variation, dans la conjugaison, dans la déclinaison, mieux dans la reconfiguration sur un mode mineur, qui transforme, métamorphose et rend méconnaissable ce qui était, au point que toute notion d’influence, d’appartenance, d’héritage, de transmission même devient dérisoire.[48]

 

Il s’agit donc de rencontre et de mutation, d’un changement permanent qui demande l’abandon des certitudes ataviques en faveur d’un pari sur l’avenir :

Cependant une métamorphose perpétuelle pourrait être salutaire et pour y parvenir il faudrait oser ne plus rien être, n’être plus rien, oser la transformation permanente, celle qui est toute disponibilité et en même temps discernement, précisément l’opposé du caméléon.[49]

 

« Nous n’avons pas le droit de rater l’amorce du contact avec les civilisations océaniennes et particulièrement la civilisation kanak en Nouvelle-Calédonie » écrit Nicolas Kurtovitch, la nouvelle de Frédéric Ohlen est là pour nous rappeler :

Des hommes bizarres avec trois cornes, des pieds sans orteils, des cheveux lisses pleins de poussière. Ils étaient venus. Traversant nos tribus. Impatients de tout. Ils allaient. Ils se précipitaient. Droit devant. Raides. N’ayant peur ni respect pour cette terre qu’ils foulaient pour la première fois. N’ayant nulle cesse. Ne sachant prendre nul repos. Le corps et l’esprit remplis d’un prurit éternel. Après leur départ, beaucoup étaient tombés malades. Nous étions devenus comme eux. Nourris mais vides. Vides. Gavés de tout, mais toujours affamés. Abreuvés, mais toujours brûlants.[50]

 

L’empathie, le caméléontisme et le métissage sont autant de réponses à la nécessité de relation avec l’Autre et ils imposent le changement. Par conséquent, dans le passage de sève perpétuel et osmotique qu’est la vie, l’homme perçoit la métamorphose, soit-elle l’instant empathique du caméléon ou l’irréversible fusion métisse, comme inscrite depuis toujours dans son destin. Elle n’est pas une transformation consciente mais une révélation comme si l’on ne pouvait se métamorphiser qu’en soi même. La métamorphose ne serait alors qu’une réponse ambiguë, changeante et inquiétante à l’éternelle question de l’identité.

La métamorphose est à la fois un mythe génésique et un mythe eschatologique, à la fois un mythe de la connaissance et de la dégradation. Elle éclaire dans un même personnage […] des pulsions inverses. Elle combine altérité et identité, introduisant à l’animal qu’on veut être mais découvrant en même temps l’animal qu’on est. Elle est à la fois imaginaire et réelle, parole et être, sens et non-sens. Elle ne se développe que pour finalement s’abolir.[51]



[1] Ce texte est en partie inspiré par l’article Linfe di sangue. Metafore di metamorfosi, paru dans AA.VV., Metamorfosi e Camaleonti, Torino, Tirrenia Stampatori, 2001.

[2] Kurtovitch Nicolas, Tentation caméléon et métissage culturel, dans Linfe di Sangue. Sèves de sang. Voci narranti dalla Nuova Caledonia, Torino, Tirrenia Stampatori, 2001, p. 22.

[3] Ibidem, p. 18.

[4] Kurtovitch Nicolas, Quelques instants il y a quelques jours dans la vie d’un autre homme, dans Linfe di sangue, op. cit., p. 32.

[5] Ibidem, p. 36.

[6] Ibidem, p. 38.

[7] Ibidem.

[8] Ibidem, p. 32.

[9] Lenormand M., Sam L., Origine des chefferies de la zone de We. Quelques éléments de la société traditionnelle. Hommes, clans et dieux, Nouméa, Centre Territorial de Recherche et de Documentation Pédagogique, 1993, pp. 28-29.

[10] Ohlen Frédéric, Premier sang, dans Linfe di sangue, op. cit., p. 52.

[11] « Sur la Grande-Terre, à l’Ile des Pins, Belep, les garçons au début de leur puberté subissaient une superincision, une fente longitudinale du prépuce de façon que le gland puisse passer par l’ouverture. Le bourrelet de chair du prépuce formant boutonnière servait à attacher le bagayou, le cache-sexe, pour l’empêcher de tomber. », Dubois M.-J., Gens de Maré, Paris, Editions Anthropos, 1984, p. 55.

[12] Grünevald R., Trois bambous gravés néo-calédoniens, Extrait de L’Anthropologie, n° 5-6, 1936, p. 638.

[13] « Tibo est une déesse des montagnes de la côte. Elle habite les profondes cavités enfermées dans les parois des hautes racines de banian. Elle se frappe sans cesse les mamelles, qui rendent un son creux. Elle appelle les gens dans les cavités formées par ces grandes racines, et celles-ci se renferment sur eux. Elle habite aussi des grotte et elle est une sorte de fée, tour à tour bienfaisante et malfaisante » Leenhardt M., Gens de la Grande Terre, Paris, Gallimard, 1953, p. 226.

[14] Leenhardt M., Notes d’ethnologie néo-calédonienne, Paris, Institut d’Ethnologie, 1980, p. 187.

[15] Ohlen Frédéric, Premier sang, dans Linfe di sangue, op. cit., p. 72.

[16] Ibidem, p. 90.

[17] Ibidem, p. 116.

[18] Ibidem.

[19] Ricœur P., La métaphore vive, Paris, Seuil, 1975, p. 11.

[20] Brunel, P., Le mythe de la métamorphose, Paris, Armand Colin, 1974, p. 25 et p. 178.

[21] Souriau E., Vocabulaire d'esthétique, Paris, PUF; 1990, p. 642.

[22] AA.VV., Le nouveau Petit Robert, sous la direction de Josette Rey-Debove et Alain Rey, Paris, Dictionnaires Le Robert, 1993, à la voix 'empathie'.

[23] Kurtovitch Nicolas, Tentation caméléon et métissage culturel, op. cit., p. 22.

[24] De Rosa M. R., Theodor Lipps. Estetica e critica delle arti, Napoli, Guida Editori, 1990, p. 27.

[25] Kurtovitch Nicolas, Quelques instants il y a quelques jours dans la vie d’un autre homme, op. cit., p. 30.

[26] Ibidem, p. 31.

[27] Ibidem, p. 30.

[28] Ibidem.

[29] Ibidem, p. 29.

[30] Ibidem, p. 40.

[31] Ibidem, p. 34.

[32] Ohlen Frédéric, Premier sang, op. cit., p. 42.

[33] Ibidem, p. 112.

[34] Ibidem, p. 114.

[35] Brunel P., op. cit., p. 177.

[36] Morier H., Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, PUF, 1989, p. 677.

[37] AA.VV., Poétique de l’indéterminé. Le caméléon au propre et au figuré, Clermont-Ferrand, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, 1998, Avant-propos, p. 13.

[38] Kurtovitch Nicolas, Quelques instants il y a quelques jours dans la vie d’un autre homme, op. cit., p. 32.

[39] Ibidem, p. 31.

[40] AA.VV., Poétique de l’indéterminé. Le caméléon au propre et au figuré, op. cit., pp. 11 et 13.

[41] Forest R., Empathie et linguistique, Paris, PUF, 1999, p. 23.

[42] Valéry P., “Rêves”, in Autres Rhumbs, Œuvres, vol. II, Paris, Gallimard Pléiade, 1960, p. 266.

[43] Grevisse M., Le bon usage, Paris, Duculot, treizième édition, 1993, p. 1101, § 725.

[44] Forest R., op. cit., p. 229.

[45] Terramorsi B., Julio Cortazar: du caméléon à l’axolotl, in AA.VV., Poétique de l’indéterminé. Le caméléon au propre et au figuré, op. cit., pp. 134-135.

[46] Kurtovitch Nicolas, Tentation caméléon et métissage culturel, op. cit., p. 22.

[47] Ibidem.

[48] Laplantine F., Nouss A., Le Métissage. Un exposé pour comprendre. Un essai pour réfléchir, Paris, Flammarion, 1997, p. 84.

[49] Kurtovitch Nicolas, Tentation caméléon et métissage culturel, op. cit., p. 26.

[50] Ohlen Frédéric, Premier sang, op. cit., p. 108.

[51] Brunel P., op. cit., p. 181.