Texte avec le bout des doigts N° 2
Ouvéa juillet 1999

Ici tout est inachevé ; la maison où je suis, où je vais dormir une seule nuit, est terminée. Les murs de béton sont polis et bien lisses, mais ils ne sont pas peints, aucun d’entre eux, sauf les quatre murs intérieurs de la chambre à coucher, celle du propriétaire, pas celle qu’il m’a attribuée. Dans la pièce principale de la maison, le salon, le circuit électrique est en place selon les normes nouvelles ; goulottes blanches parfaitement dimensionnées à la fonction, volumineuses s’il s’agit d’alimenter le tableau général, plus fine s’il s’agit d’amener le courant au luminaire du plafond, mais au fil électrique du luminaire, il ne pend qu’une pauvre ampoule de soixante watts ! Aucun abat jour. Aux fenêtres, tout est en place, le cadre de bois est même peint, le système de fermeture est installé, sauf qu’il manque trois carreaux sur les huit prévus, on les a remplacés par des carrés de carton, fixés, provisoirement sans aucun doute, à grands coups de scotch marron. Dans un coin de la cuisine on a posé quelques caisses pleines de carreaux céramiques, les carreaux sont toujours dans les caisses plus au moins ouvertes, alors qu’ils devraient être au sol. Le jardin a de l’herbe pas vraiment tondue, quelques arbustes pas vraiment plantés, des arbres là depuis longtemps, bien avant la maison, sans que le propriétaire y soit pour quelque chose, un fauteuil de plastique délabré fait illusion et sert a poser, en parfait déséquilibre, des reste de bois de charpentes, prévus, semble-t-il pour une future véranda. Tout est ainsi, inachevé, mais absolument supportable.
Ainsi, à quelques mètres d’une plage immense - peut-être quinze kilomètres discontinus de sable blanc, fin lisse et parfaitement vierge à l’exception de temps en temps d’un bateau tout simple tiré sur la grève, et cette plage ouvre sur un lagon dont je peux à peine deviner les limites, bien au-delà de l’horizon -, pratiquement à la toucher, il y a ces inachèvements. Inachèvements presque ordonnés, de pratiquement toutes les constructions de l’île, car ce que je constate de cette maison, je le constate également des jardins aux barrières qu’on a érigées pour que personne ne s’aperçoive de leur existence, des salles de classes à moitiés peintes et aux plafonds mal fixés, je le vois aussi le long des routes à la signalisation défectueuse, jusqu'à l’aéroport qui n’est toujours pas équipé de sanitaires publiques dignes de ce nom. Pourquoi ?
Pour dire qu’au delà d’un minimum suffisant, les choses matérielles ne doivent pas exiger des hommes, plus d’effort ni plus d’argent qu’il ne faut, ce serait à coup sûr au détriment du temps et de l’énergie à passer en compagnie des autres hommes et femmes de la communauté. Il faut préserver le temps et la force d’être ensemble, le désir de simplement disserter sur ce qu’il convient de faire de ce jour, ce jour-ci justement, ce vingt juillet mille neuf cent quatre vingt dix neuf, discussion, prétexte pour vivre ensemble, presque côte à côte, et toujours nouer les fils de la parole, de l’amitié, du cœur et de l’esprit.
Nicolas Kurtovitch

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