Là où je suis
Texte avec le bout des doigts N° 14



Là où je suis, là où j’ai grandi, ma terre n’était qu’un bout de ciment, un bout de coaltar. Sous mes pieds nus, pas de terre, pas de boue ni de poussière par temps sec, rien que du propre, du lisse, de bien net facile à laver, du béton et de temps en temps du plancher qui craque qui est vieux avec des échardes mais qui est doux qui est gris, qu’on ne cire plus depuis longtemps.
.......Dans la cour, - la maison tout en bois est située tout au bout de la rue et la cour s’étend par derrière, elle aurait pu être en terre battue comme souvent encore dans ce vieux quartier, mais pour des raisons de propreté, d’hygiène et de facilité, de modernité même osait-on prétendre, elle a été sommairement dallée avec de grands blocs de béton d’un mètre sur un- dans cette cour donc, le ciment a aisément et complètement remplacé la terre. Entre les dalles parfois la jointure n’est pas parfaite et si au début rien ne passait dans ces interstices, au bout de quelques semaines de l’herbe sauvage avait réussi à poindre là où elle n’aurait pas dû, là où quelques centimètres carrés de terre subsistaient. Personne ne songeait à arracher ces herbes mauvaises, tant mieux, mes pieds pouvaient alors s’y perdre et peu à peu s’enfouir entre les dalles et trouver ce qui leur manquait ; un peu de mou, d’humide, de doux, de surprenant et de changeant.
.......Il y a quelques jours en passant près de cette maison que plus personne ne semble habiter, où j’ai pourtant vécu plusieurs années de ma petite enfance, loin des miens mais nullement abandonné, j’ai croisé un homme, il attendait sur le trottoir aujourd’hui parfaitement rectiligne et aplani, aménagé de lampadaires, de poubelles et d’un caniveau propre parce que régulièrement nettoyé. Cet homme ! Il était vêtu de quoi ! ? De haillons dirait-on, de vieux vêtements rapiécés, récupérés sur le tas que le Secours Catholique refuse de prendre et abandonne dehors, sur le côté de la porte principale de leur local à quelques pas de la Cathédrale, vêtu du minimum mais cependant, vêtu suffisamment pour pouvoir se tenir en bord de rue sans risquer l’arrestation, il tenait dans la main droite, sur le côté du corps, un méchant sac de toile de jute qui n’avait plus de couleur, qui avait dû être marron. Ce sac était en plus retenu à l’épaule par une série de ficelles emmêlées. La pointe d’un sabre d’abattis en dépassait, ainsi que deux ou trois bâtons – ce que j’avais pris pour des bâtons me semble être, après réflexion, des plants de tarots. Il souriait, j’en suis certain, pas d’un sourire éclatant de clown ou de présentateur débile de télévision, mais un sourire à peine perceptible mais néanmoins certain. Cet homme pauvre était heureux, content de ce qui l’attendait en cette heure très matinale. Je savais où il allait, je ne savais pas sa destination exacte mais je savais le lieu ; un champ quelque part en arrière de la rue, en arrière des maisons et de leur cours, à flanc de colline, là où après avoir débroussé les hommes et les femmes comme lui plantent leurs tubercules. La perspective de se trouver bientôt au milieu de son champ, un lieu familier, beau et chaleureux, cerné par les arbustes, les fleurs, les larges feuilles vertes de bananiers, les mimosas sauvages, la promesse du contact de la terre tout juste retournée, sur ses chevilles, tout cela l’irradiait de bonheur. Son bonheur me parvenait, ce bonheur-là, je pouvais le sentir rien qu’en croisant son regard car je l’avais moi-même expérimenté, d’abord il y a de nombreuses années, quand à la suite de mes petits doigts de pieds, comme si j’étais entraîné par eux, je disparaissais tout entier entre les dalles de ciment de la cour, et ensuite, aujourd’hui, quand au hasard de mes amitiés, je traverse quelques centaines de mètres de forêt et rejoind l’un de ces jardins encore sauvages.
Texte commencé à Do Kamo à 15 heures
terminé à Galléria à 17 heures 10 le 17 / 09 / 1999
Nicolas Kurtovitch
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