Texte avec le bout des doigts N° 13


......J'ai quelque part, accrochée à un clou fixé au montant d'une bibliothèque, une fronde faite par un jeune homme que je connais bien. Cette fronde je ne sais pas quand ni comment il l'a fabriquée et je serais incapable de la faire fonctionner mais je la connais bien, elle aussi. Je la touche très souvent, à cause du jeune homme lui même, il est loin, il me manque et elle est presque lui, presque son corps, et aussi à cause de la matière dont laquelle la fronde est faite. Au début il s'agissait d'une large peau de banian, peut-être cinquante centimètres sur trente, mais la forme générale bien que grossièrement rectangulaire n'était absolument pas rectiligne. La peau qui provient de l'écorce des racines de l'arbre a gardé son aspect végétal aux rides nombreuses, plus ou moins profondes comme sur un vieux visage fripé par les ans ; elle n'est ni jaune ni orangée, plutôt d'une couleur intermédiaire dont j'ignore le nom éventuel. Elle n'est pas lisse comme pourrait l'être une pièce de soie, elle est plutôt granuleuse comme si on y avait projeté de la terre après qu'on l'aie décollée, poisseuse, de sa racine et qu'on ait soufflé dessus : - il reste quelque chose de cette terre sur cette peau. J'imagine que c'est ainsi qu'on lui a donné cette texture rugueuse mais, en fait, je n'en sais rien. Le jeune homme a longtemps discuté avec la jeune femme qui la lui a donnée. Il voulait tout savoir de sa provenance, du choix de la racine, savoir si on laissait le soin au hasard de décider de la qualité de la matière ou si au contraire il s'agissait d'un choix rigoureux ; il voulait aussi tout savoir de la façon dont on procédait pour l'extraire et de ce qu'elle, elle aurait aimé en faire. Il voulait savoir ce qu'habituellement les gens de son clan en faisaient et si les femmes seules, avaient le droit de préparer l'écorce pour lui donner cet aspect. Il avait beaucoup d'interrogations à formuler. Je n'ai pas écouté les réponses, ils sont restés seuls deux longues heures pendant que je me contentais de l'ombre du banian.
Elle lui a certainement tout expliqué, tout ce qui était possible de dire en si peu de temps. Lorsqu'il m'a rejoint, j'ai compris à sa mine réjouie qu'il savait ce qu'était cette peau, il savait la métamorphose de l'écorce de banian, découpée et préparée, devenant une peau presque humaine. Le jeune homme savait parfaitement ce qu'il tenait dans la main. Son attitude décidée - quelques mots seulement pour me dire de quoi ils avaient parlé, d'un ton détaché - aucune explication sur ce qu'il allait en faire, comme s'il n'avait aucun projet. Tout en lui laissait croire qu'il considérait la journée comme achevée et qu'il était prêt pour tout autre chose durant les heures qu'il nous restaient à passer ensemble.
Ce jeune homme est maintenant parti, il m'a laissé sa fronde. Il a patiemment découpé cette peau en plusieurs lanières, de ces lanières il a fait plusieurs ficelles qu'il a savamment tressées puis attachées ensemble. Pour faire ce que j'appelle la paume de la fronde, un endroit qui ressemble au creux de la main, là où on place la pierre à projeter, il s'est servi d'un morceau de huit centimètres sur deux, le plus lisse possible. Le plus étonnant est que cette petite partie de l'ensemble concentre sur elle toute mon attention, tout l'intérêt, toute la force mystérieuse que j'accorde à cette peau de banian, comme si je devinait que par une magie incontrôlable ce qui avait été une racines enfouie, maintenant extraite de la terre et transformée, allait projeter dans le ciel tous les désirs et les envies de ce jeune homme là.
Nicolas Kurtovitch