La Nouvelle-Calédonie a beaucoup fait parler d'elle ces derniers
temps. L'année passée a été importante sur le plan
constitutionnel, aboutissant au référendum. Dans le domaine
culturel aussi il semble que cela bouge comme jamais auparavant : des maisons
d'éditions se créent, des textes sortent, une Association des
Ecrivains se met en place, un Supplément Littéraire
grand public est lancé, sans parler de l'inauguration du Centre
Culturel Kanak[1]. Comment peut-on
expliquer toute cette effervescence, cette ruée vers la culture qui
devient un peu à la mode en Nouvelle-Calédonie ?
Cela correspond à une attente et à une nécessité.
C'est le hasard qui a fait qu'étaient présents en
même temps sur le Territoire Laurence Viallard des Editions Grain de
Sable[2], l'écrivaine et éditrice
Claudine Jacques[3] des Editions du Niaouli, des
librairies rénovées comme la Librairie Montaigne[4], une nouvelle génération d'écrivains
dont Déwé Gorodé[5], moi
etc. Mais c'est également une nécessité - une
nécessité pour la Nouvelle-Calédonie de se
développer ainsi après les "événements"[6] des années 1980. Il faut
reconnaître à cet égard que les Accords de Matignon[7] ont joué un rôle très
important et ont agi de manière très matérielle - à
savoir que suite à ces Accords des donds publics ont été
mis au service de la culture, à travers des organisations comme les
Affaires Culturelles. Cela a été très vite visible pour
la musique, pour le théâtre et pour la peinture, et puis cela a
fini par être visible également pour la littérature par le
biais de l'aide donnée à l'édition. Je crois que les gens
ont enfin envie de s'intéresser à ce que les Calédoniens
pensent et créent en Nouvelle-Calédonie, d'aller à la
rencontre des créateurs de la Nouvelle-Calédonie aussi bien en
littérature qu'en peinture et qu'en musique.
Avant les Accords de Matignon il y a eu quelques années très
difficiles en Nouvelle-Calédonie où les communautés
s'affrontaient plus qu'elles ne se rapprochaient, n'est-ce pas ? Alors, ce
fond social - l'importance des enjeux culturels, des questions identitaires -
a-t-il joué un rôle dans ce renouveau culturel, ou était-ce
le moment de toute manière pour des gens de ta
génération...?
Certains d'entre nous, Frédérick Ohlen[8], Bernard Berger[9] et moi,
par exemple, écrivions depuis bien avant les Accords de Matignon. Mais
il est évident que les années douloureuses qui ont
été vécues en Nouvelle-Calédonie entre 84 et 88
jusqu'à 89 avec la mort de Jean-Marie Tjibaou[10], toutes ces années douloureuses ont fait que,
après, les gens se sont dit qu'il y avait peut-être autre chose
à faire que de se regarder de travers, et les pouvoirs publics l'ont
pensé aussi. Car il était évident que le rapprochement
culturel était indispensable. Rencontrer l'Autre, le rencontrer
politiquement, c'est une chose. Le rencontrer par la culture, c'en est une
autre, et c'était dans un premier temps plus facile, je crois, d'aller
voir ce que produit, ce que crée l'autre. Il y a eu une aide pour que la
culture kanake contemporaine soit vivante : on pense principalement à
l'art plastique, à la peinture, à la sculpture et à la
musique. Ensuite, il en était de même pour la production
culturelle non kanake - principalement européenne. Les pouvoirs publics
ont senti cela comme une nécessité d'aider les communautés
à se rencontrer au moins sur ce terrain-là. Politiquement, ils
sont obligés de se rencontrer, mais ce ne sont que des hommes politiques
qui se rencontrent. Par contre, on peut espérer que par des
manifestations culturelles, c'est la population qui va se rencontrer. Bien
sûr, ça ne se décrète pas. Les pouvoirs publics ne
peuvent que mettre en place des situations. Si ces situations ne sont pas
premièrement investies par le public, et deuxièment si à
l'intérieur de ces situations, il n'y a pas de la qualité et des
productions intéressantes, il ne se passera rien. Notre
responsabilité, en tant qu'écrivains, c'est d'essayer de produire
des choses intéressantes. Il ne s'agit pas de l'écriture
d'Etat. On écrit ce que l'on sent. Mais il faut espérer que ce
que l'on sent sera intéressant et bien exprimé, de
manière à ce que le public s'y retrouve, et trouve de
l'intérêt à lire nos livres. On a un devoir de
qualité parce que sinon tout cela va retomber. Si, en tant
qu'écrivain, on n'arrive pas à accrocher les lecteurs, ça
va retomber, et les éditeurs ne vendront plus et fermeront. Nous devons
être bons.
On sent ce besoin dans le public. Il suffit de penser à l'assistance
qu'il y avait à la Librairie Montaigne, place des Cocotiers, lors du
lancement du Supplément Littéraire
l'année dernière. Mais est-ce que c'était toujours
possible pour un écrivain calédonien de se faire éditer ?
Quelle était la réception d'une part chez le public et d'autre
part du côté des éditeurs et des libraires ?
D'abord, l'édition. Avant 80 ou même avant 90,
c'était difficile, voire impossible de se faire éditer à
Nouméa. Non pas parce qu'il y avait la censure, bien qu'il y ait eu
peut-être de l'autocensure des gens, surtout du côté des
éditeurs et des libraires. Ceux qui étaient ici éditaient
des albums de photos, des guides touristiques etc, mais pas de la
littérature. Donc c'était impossible à moins de
s'éditer soi-même ou de trouver des éditeurs en France. En
ce qui me concerne, mes premiers recueils de poèmes ont
été édités en France, aux Editions Saint-Germain.
Pour mémoire, quelle année ?
En 1973, quand j'avais 18 ans, c'était à compte d'auteur. Pareil
pour le deuxième et le troisième recueils qui ont paru en 1983 et
1985. En 1988, là, c'était à compte d'auteur à
Nouméa. Ensuite, pendant longtemps, je n'ai rien fait. J'ai
recommencé en 1993 quand Claudine Jacques, des Editions du Niaouli, a
édité un recueil de nouvelles Forêt, Terre et
Tabac. Puis en 1994 encore un éditeur parisien, Chambelland, qui
a publié un recueil de poèmes. Ensuite, Grain de Sable est
arrivé en Calédonie et a depuis édité
régulièrement mes nouvelles, poèmes et dernièrement
du théâtre. Donc ça va mieux depuis 90. Au niveau
libraire il y avait une autocensure importante. Le premier recueil de
poèmes que j'ai fait éditer par Saint-Germain - éditeur
parisien intéressant quand-même - était refusé par
un libraire de Nouméa. Certes, ma poésie n'est pas anodine, mais
ce n'est pas pour autant une poésie de révolution etc. C'est une
poésie de remise en question quand même de l'individu et cela
dérangeait.
Et le motif affiché de ce refus?
On considérait qu'un Calédonien ne pouvait pas faire quelque
chose d'intéressant. Ce qui est étonnant, c'est qu'il y avait
des gens en France qui trouvaient cela intéressant. Et
côté lectorat, c'était à peu près la
même chose. Le lectorat calédonien avait du mal, a du mal encore,
à accepter que les Calédoniens soient intéressants.
Ça change, depuis les années 90. Ça change. Mais avant
90, c'était très difficile à cause d'une autocensure du
lectorat calédonien énorme et d'un mépris des non-Calédoniens
pour la chose calédonienne. C'est
vrai que ce mépris disparaît petit à petit, mais tout
doucement.
Oui, justement, on sent qu'en parallèle avec l'évolution
des écrivains et de l'écriture en Calédonie, il y
a eu aussi une évolution sur le plan de l'édition qui accompagne
les auteurs.
Oui, oui, qui accompagne les auteurs. Il y a plusieurs nouvelles maisons
d'édition : Grain de Sable est sorti il y a quatre ou cinq ans et a
déjà publié une cinquantaine de titres; Editions des
Lumières qui est plus débutant; et puis une toute nouvelle
édition Hergué de feu qui s'est créée à
partir de l'Association des Ecrivains et qui se spécialise en
poésie. Alors effectivement il y a un renouveau, une certaine
activité et un dynamisme de l'édition à Nouméa.
Que représente pour toi le fait d'être édité en
Nouvelle-Calédonie ? Quel en est l'enjeu ?
Etre édité en Calédonie et être bien vendu en
Calédonie, c'est déjà une réussite, parce que
justement cela montre qu'on a réussi à intéresser le
lectorat et que ce lectorat a un peu évolué. C'est très
sympathique de voir que ses concitoyens évoluent et donc dans ce
sens-là, être édité en Nouvelle-Calédonie,
c'est déjà important. Mais, ce qui est intéressant, c'est
d'être édité en même temps en France, parce qu'il
faut maintenant continuer à intéresser le reste du monde, la
France, l'Australie, la Nouvelle-Zélande etc. C'est en bonne voie. Je
pense qu'on est dans une phase très positive, dans une phase de
progression. Il ne faut pas qu'on rate le train. Il faut qu'on alimente ce
train en énergie, et cette énergie, c'est la création.
Toute édition locale est une petite victoire. Chaque fois qu'un livre
est édité localement et vendu localement, c'est une petite
victoire sur l'habituelle misère de la création littéraire
calédonienne.
Tu évoques l'Association des Ecrivains de Nouvelle-Calédonie
dont tu es président, n'est-ce pas ? Quelle est cette Association
?
C'est une Association qui a été créée en septembre
1996, qui réunit entre douze et quinze écrivains tous les mois,
tous les deux mois en fonction un peu de l'actualité, de
l'opportunité. Dans un premier temps, notre but était de
nous rencontrer et de nous connaître, d'échanger nos avis, nos
écrits et nos opinions, mais surtout de nous connaître. Ensuite
d'essayer de réaliser des choses en commun, comme par exemple le
Supplément Littéraire au Journal du
Dimanche qui a paru l'an dernier ou comme un livre qui a
rassemblé des photos de visages de vieilles personnes où chacun a
écrit à côté de ces visages un ou deux textes.
D'autre part nous participons depuis 1997 en tant qu'Association à la
semaine du livre en Nouvelle-Calédonie. Ça nous arrive
également de nous déplacer tous ensemble dans l'intérieur
et dans les îles pour aller à la rencontre du public de brousse.
Enfin, l'un de nos buts, c'est d'être présents au Salon du Livre
de mars 2000 à Paris.
Tu dis que l'Association des Ecrivains, c'est une occasion de se
connaître, comme si même dans une communauté plutôt
petite, ce n'était pas forcément le cas. Avant, les
écrivains étaient un peu dans leur coin, sans...?
Ah, oui, oui, oui. On se connaissait de nom, mais il n'y avait aucune raison
qu'on se rencontre, si ce n'est par hasard. Nouméa a quand même 100 000
habitants, on peut très bien ne pas se rencontrer. Tandis que là
il s'agissait de créer une structure de rencontre et des temps de
rencontre.
Par ailleurs, les auteurs calédoniens commencent à être
connus à l'étranger. Toi et Déwé Gorodé
avez été retenus pour le prix RFO de la nouvelle, n'est-ce pas
?
Oui. Il y a quatre ans j'avais été retenu pour le prix de la
nouvelle. En 1997, c'était Déwé Gorodé et en 1998
c'était encore moi. On est retenu pour la finale sans gagner encore -
pour diverses raisons. Mais c'est déjà très bien.
Ça fait partie des petites victoires. On est reconnu. On commence
à être connu et lu en France. Ça peut
être critiqué ici de regarder la France, mais c'est normal. La
France, c'est un grand public qui a d'ailleurs des dispositions tellement
établies que si on arrive à l'intéresser, c'est
sympathique. De ce côté-là, aussi, ça progresse.
Eux aussi commencent à se dire : là-bas ils sont capables de
faire des choses de qualité, parce que côté français
beaucoup pensent qu'en dehors de Paris il n'y a que la nullité. Je
pense qu'on a également le même problème que certaines
personnes françaises de province qui n'arrivent pas à
intéresser la capitale.
Est-ce que tu as des échos de la réception de tes oeuvres, ou
plus généralement des oeuvres de la Calédonie dans les
autres Territoires ou Départements d'Outre-Mer ?
Très peu d'échos là-dessus. Je ne sais pas si en
Guadeloupe, Martinique, Guyane, la Réunion, nous sommes connus.
Certaines personnes doivent savoir qu'on existe puisqu'on a eu des contacts au
Salon de l'Outre-Mer, où en 1997 nous avons été
présents, Déwé Gorodé et moi. Mais je doute qu'on
trouve nos livres dans une librairie en Guadeloupe ou à la
Réunion. Je pense qu'on est mieux connus en Australie, en
Nouvelle-Zélande et en France métropolitaine que dans les autres
Départements et Territoires d'Outre-Mer. Or, notre souhait, c'est
justement de nousintégrer à la francophonie - et, là, je pense
principalement au Canada, à certains pays d'Afrique, puis à
l'Océan Indien. Mais il y a un obstacle politique, c'est que
normalement la francophonie ne concerne que les pays indépendants.
C'est très difficile de faire comprendre que nous sommes plus proches de
la littérature francophone que de la littérature hexagonale.
C'est vrai. Notre littérature est francophone, ce n'est pas une
littérature métropolitaine. Mais je pense qu'on va y arriver
petit à petit. L'année dernière il y a eu une anthologie
de la littérature francophone de l'Océan Indien où figure
la Nouvelle-Calédonie. Et ce livre publié chez Nathan est
bien distribué. Notre Librairie a récemment sorti
un numéro spécial sur la littérature de
Nouvelle-Calédonie[11].
Veux-tu bien commenter un peu le parcours littéraire
que tu as fait,
depuis tes premiers recueils jusqu'à la pièce de
théâtre l'année dernière ?
Les débuts, c'est essentiellement de la poésie, parce que c'est
ce qui m'intéressait le plus, peut-être parce que j'ai
été sensible à la musique. En fait, pendant longtemps
j'écrivais parce que je ne pouvais pas être musicien. Or, je
considère toujours la poésie comme le principal moyen
d'écriture, d'expression, comme un moyen de connaissance et non pas
comme un terrain de production et de création. La poésie pour
moi, c'est le moyen de me connaître, de connaître le monde et de
progresser en tant qu'être humain philosophiquement, spirituellement et
mentalement. La poésie, c'est ce chemin que personnellement j'emprunte
pour avancer dans la vie.
Donc pas seulement la connaissance de soi, mais aussi
du monde?
Oui, oui, la connaissance du monde.
Comment vois-tu ça?
Je vois ça d'un point de vue philosophique, un peu à l'image des
Bouddhistes ou des Taoïstes qui cherchent à connaître le
monde pour mieux se connaître. Donc être plus en harmonie avec
l'univers. La poésie est ce moyen d'être en harmonie avec
l'univers. Lorsque je commence un texte, une poésie, il s'agit pour moi
de sortir de ce poème différent, différent,
différent. En écrivant, je dois appréhender quelque chose
sur moi. Ça marche, ça ne marche pas, mais c'est comme ça
que je le conçois. Ensuite, j'ai écrit des nouvelles parce que
j'avais une histoire en tête. J'ai fini par être pris au jeu,
d'autant qu'avec le thème de ma pièce Le Sentier,
il s'agissait pour moi d'un besoin. D'abord,
j'avais essayé de l'écrire comme nouvelle, d'abord, et ensuite
sous forme de roman. J'avais fait une vingtaine de pages, mais ça ne me
satisfaisait pas, et il ne me restait donc que la forme théâtrale.
Le Sentier, il s'agit là d'une
pièce de théâtre qui a été mise en
scène en 1998 au Festival des Arts qui a inauguré le nouveau
Centre Culturel Kanak Tjibaou. En fait, c'est la première oeuvre
littéraire ou théâtrale à y être
passée, c'est ça?
Tout-à-fait.
J'ai l'impression que le théâtre, enfin les oeuvres
théâtrales n'ont pas encore eu en Calédonie une place d'honneur
, n'ont jamais été à la mode. Peut-être qu'on
va y arriver maintenant avec tes pièces, et puis des pièces
kanakes, notamment celles de Pierre Gope[12], par exemple. Mais selon toi, comment cela s'explique
qu'on n'ait pas fait vraiment de théâtre jusqu'ici ? Si tu es
d'accord, qu'on n'en ait pas fait ou peu ?
Depuis longtemps, les gens ont joué des pièces de théâtre en
Nouvelle-Calédonie, mais ce n'étaient pas des créations.
On faisait du Molière etc. Il y a eu un temps mort quand toute la
culture calédonienne a été morte dans les années 50
- c'était du calme plat. On n'a qu'à prendre une anthologie de
la littérature calédonienne pour s'apercevoir qu'entre 1950 et
1980 quasiment rien n'a été publié : un recueil de poèmes, un
petit roman, c'est tout. Pourquoi ? Parce que c'était le boom
économique, les gens pensaient à l'économie, au
développement économique et pas à la création.
Quand est-ce que cela a démarré ?
Cela a redémarré avec Pierre Gope qui de toute façon n'est
pas sorti du néant. Pierre Gope est sorti des Accords de Matignon.
On voit très bien la liaison "événements"/
années dramatiques/Accords de Matignon/ Délégation aux
Affaires Culturelles et création, apparition d'un auteur de
théâtre, Pierre Gope. Pourquoi ? Parce que les Accords de
Matignon ont créé une Délégation aux Affaires
Culturelles. Le premier Directeur de cette Délégation aux
Affaires Culturelles, M. Marguérin[13],
aimait beaucoup le théâtre et il a promu les stages au
théâtre, faisant venir des metteurs en scène, notamment de
l'Afrique. Alors, Pierre Gope, qui faisait déjà de la
poésie, est venu aux stages de théâtre. Ça
l'intéressait et il a écrit sa première pièce. Et
en tant qu'auteur kanak, il a tout de suite eu le support de l'ADCK[14], également création des
Accords de Matignon, de même que les peintres et les sculpteurs kanaks.
Pierre savait que dès qu'il aurait écrit sa pièce, elle serait
jouée.
Et pour ta pièce Le Sentier, il ne s'agit pas
d'une commande ?
Ah, non, surtout pas. Non, Le Sentier est tombé un peu par
hasard dans les mains d'Emmanuel Kasarhérou[15] qui l'a lu avec Marie-Claude Tjibaou[16] et Octave Togna[17], et
ils l'ont proposée pour l'inauguration du Centre. Il ne s'agit donc pas
d'une commande, mais d'une rencontre, si vous voulez. Maintenant, le
théâtre est parti, il existe. Pierre Gope continue à
écrire, moi je continue à écrire, d'autres personnes
aussi. Mais encore une fois, il faut alimenter la locomotive. Il faut qu'on
attire le public. Le public vient. Il faut le garder, il faut le faire
revenir. Si on ne l'interpelle pas, il ne reviendra pas. Ça, c'est
évident.
Est-ce que ça signifie que tu écris
en vue du public pour
répondre à une certaine attente ou mode ?
Non, pas vraiment et je ne pense pas que tous mes textes
intéressent le public. Cela ne m'empêche cependant pas de les écrire.
En revanche, quand j'ai écrit quelque chose, il faut
que ce soit édité - cela permet de passer à autre chose -
sinon j'ai un doute sur son existence.
Si j'écris, c'est avant tout pour moi, pour mon chemin de connaissance, mon chemin de réalisation.
Même la pièce ?
Même la pièce. Je l'ai écrite avant tout pour moi. Il
fallait que je me libère de ça. C'était comme un
exorcisme.
C'est-à-dire? Exorcisme de quoi?
Ah, mais du thème de la pièce. Maintenant, je m'aperçois
que ça a agi de la même manière pour tous les spectateurs
et même pour les acteurs. Pour les acteurs cela a été un
extraordinaire exorcisme de faire jouer cette pièce et les spectateurs
calédoniens - Kanaks ou Blancs - l'ont vécu de la même
manière.
Comment ça?
Même si cette pièce ne situe pas l'action en
Nouvelle-Calédonie, mais plutôt quelque part dans le monde, dans
un temps x ou y, la thématique - c'est-à-dire la
problématique de l'engagement individuel lorsqu'il est en apparente contradiction
avec l'engagement collectif - est telle
que les Calédoniens s'y reconnaissent. Quel est le rôle de
l'amour dans tout ça ? Quel est le rôle de l'Histoire dans tout
ça ? l'Histoire avec un grand "H" ? Les Calédoniens se
reconnaissaient dans cette thématique-là.
Parce qu'il s'agit en l'occurrence d'un conflit entre deux peuples...
... deux communautés, voilà.
... deux communautés qui vivent sur la même terre et qu'il y a
une victime éventuelle, une prisonnière qui pourrait être
mise à mort, mais finalement l'issue tragique est évitée
par l'amour. C'est ça ?
Disons par l'acceptation par le jeune protagoniste de l'idée qu'il
y a peut-être autre chose à faire. La question est de savoir si cette
prisonnière, on va la condamner en tant que représentante de
l'autre communauté responsable des misères de sa propre
communauté? Voilà la question qui se pose au jeune homme qui est
en fait l'amant de la jeune femme. Celle-ci lui demande de vivre son combat
autrement que par la violence et que par la haine. Elle lui dit que la
condamner pour ce qu'ont fait ses ancêtres, cela ne serait pas la
justice. Cette femme ne meurt pas donc, la fin n'est pas tragique, parce que
le jeune homme accepte l'éventualité qu'autre chose soit possible.
Va-t-il le trouver, cet autre chose? Je ne donne pas de réponse. Mon
but est que les gens s'interrogent, que les Kanaks se disent, bon, d'accord, on ne
la condamne pas, mais que faire ? et que les Blancs se disent : nous ne sommes
pas responsables, mais tout de même. Moi, aujourd'hui, je ne suis pas
responsable de ce qu'ont fait mes ancêtres, mais tout de même...
Tu dis, d'une part, que l'action de la pièce ne se situe nulle part
et que, d'autre part, tu as beaucoup parlé de la pertinence par rapport
à la Calédonie. Comment vois-tu cela ?
Je veux dire que cette pièce pourrait se situer en d'autres endroits.
Une bonne partie de la pièce est quand-même une
dénonciation de la colonisation - mais jamais de la colonisation en
Nouvelle-Calédonie. C'est une question de principe pour moi parce que
je ne localise pas mes textes ou très rarement. Par contre, l'action
est très précise. La pièce ne se situe pas nulle part
dans la mesure où elle pourrait se situer dans d'autres endroits, en
Nouvelle-Calédonie, à Sarajevo entre Serbes et Musulmans, en
Israël. Je voulais exprimer le fait que ce que nous vivons dans notre
quotidien est partagé par d'autres, sans que ce soit universel dans le
sens où on gomme ce qui est particulier.
Le nom de Kurtovitch déclenche d'autres résonances...
Voilà, et ce n'est pas un hasard si moi, j'écris des choses qui
ne sont pas nombrilistes et ne s'arrêtent pas à la Nouvelle-Calédonie.
J'essaie d'extraire de notre vécu quelque chose qui touche tout le
monde, tout en restant Calédonien. J'essaie de trouver le chemin. Je
crois que dans cette pièce je l'ai trouvé. Mais, cette
problématique de l'engagement communautaire touche tout le monde. Les
Serbes et les Croates le savent, les Israeliens et les Palestiniens.
Imaginons une tension extrême entre Israeliens et Palestiniens.
Imaginons dans ce cadre un jeune Israélien qui tombe amoureux d'une
Palestinienne, cette Palestinienne prise dans une rafle israelienne, que
ferait ce jeune homme? Tu vois, ça marche. Et en Irlande du Nord avec
Catholiques-Protestants, ça marche. Ce que je veux, c'est réussir
à créer quelque chose qui touche le coeur des gens ici et
ailleurs.
Tu as prononcé le mot fort d'"exorcisme" tout à l'heure par
rapport à toi-même, auteur de la pièce, par rapport aux
comédiens aussi et par rapport au public. Comment est-ce que tu as
vécu cela ?
Par rapport à moi-même je n'expliquerai pas pourquoi c'est un
exorcisme, parce que c'est très personnel. Par contre, les acteurs
kanaks me l'ont dit: Nicolas, on avait besoin de dire ça, tu sais. Et
beaucoup de spectateurs - Kanaks aussi bien que Blancs - m'ont dit : "il
fallait que ce soit dit. Mais que TOUT soit dit, non seulement la
dénonciation de la colonisation, mais également la
dénonciation de la violence pure et dure, de la violence gratuite.
Ça aussi ça devait être dit, qu'il ne suffit pas de se
venger pour régler le problème. Ça aussi ça devait
être dit. Ça fait réfléchir". Et puis, il y a
autre chose, à savoir le niveau de langage parlé par les Kanaks
dans la pièce. Or, il faut savoir qu'en Nouvelle-Calédonie les
Kanaks, en milieu kanak, parlent un langage très châtié, et
cela a surpris beaucoup de gens. Mais c'est important que les gens
s'aperçoivent que les jeunes Kanaks sont capables de manipuler un
français de qualité et de haut niveau, parce que dans le
théâtre de Pierre Gope, le français est, entre guillemets,
du "mauvais français". A mon avis, il exagère un peu. Les
jeunes Kanaks ne parlent pas non plus comme ils parlent dans les pièces
de Pierre Gope.
N'y a-t-il pas dans ce langage distingué ou formel qu'utilisent les
protagonistes dans la pièce, non seulement le langage formel des
pièces classiques, mais aussi une certaine transposition d'un formalisme
langagier chez les Kanaks eux-mêmes ?
C'est ce que j'ai expliqué quand les gens m'ont reproché
d'avoir fait parler les Kanaks avec un tel niveau de vocabulaire et de langage.
D'abord, parce que c'est leur langue de communication. Donc, il n'y a aucune
raison de limiter leur accès au français. Mais
deuxièmement, imaginons que ces discussions ont lieu dans un domaine
kanak, en langue kanake. Vous pensez bien qu'ils ne vont pas parler de la
mort, de la survie de leur peuple avec un même niveau de langage que
s'ils parlaient des choses triviales du quotidien. Même en langue kanake,
certainement en langue kanake, il y a des niveaux de langage. Et c'est vrai
dans toutes les langues. Lorsque dans notre cercle familial nous
commençons à parler de choses très importantes, eh bien,
petit à petit, notre langage change, tout doucement, de manière
imperceptible, mais il change. Peut-être qu'on n'en est pas très
conscient, mais notre coeur le perçoit. Le coeur perçoit des
différences d'intonation etc. Imaginons alors que je n'ai fait que
traduire en français une discussion dans une chefferie
mélanésienne...
Alors, ce serait se tromper sur le sens du langage que d'attribuer cela
à un modèle du théâtre classique français,
alors que, justement, l'un des accords de cette francophonie régionale,
c'est d'être en rapport avec une autre culture ?
D'être en écho, tout-à-fait. Ce serait une erreur de se
dire que, entre guillemets, ils "singent" le langage classique. Ce serait
totalement une erreur. Les acteurs m'ont dit que cela leur avait paru
difficile au début. Mais au bout d'un mois ils étaient à
l'aise dans ce langage, parce que justement ils ne percevaient plus cela comme
quelque chose d'étranger. Ce n'était plus leur raison qui
percevait ce langage, mais c'était leur coeur qui percevait
l'énergie et les intonations du langage et, là, ils
étaient en phase. C'est un écho à la puissance des
langues d'ici.
Tu dis que la question de la francophonie est toujours délicate en
Nouvelle-Calédonie pour la simple raison que ce n'est pas un pays
indépendant. Mais alors, sur le plan politique, avec l'Accord de
Nouméa qui assure plus d'autonomie en principe, et une certaine
évolution culturelle où le français même n'a pas le
même sens même si ça peut avoir la même apparence que
le français classique de France, ne pourrait-on pas parler de plus en
plus justement de francophonie...?
Oui, peut-être que moi je suis optimiste - tout au moins dans ce genre de
domaine - même si je suis finalement assez pessimiste sur la condition
humaine, parce que je pense que le grand drame de l'être humain, c'est la
communication. La rencontre avec l'Autre est si difficile parce que nous
sommes des êtres totalement solitaires. On a du mal à rencontrer
l'Autre. Mais soyons positifs et je pense effectivement que les Accords de
Nouméa vont aller dans le sens de la rentrée de la
Nouvelle-Calédonie dans la francophonie. Car le verrou du discours
officiel, à savoir que la francophonie concerne les pays
indépendants francophones, ce verrou-là saute par les Accords de
Nouméa et, là aussi, les choses vont aller dans
le sens qui nous intéresse. J'en suis persuadé. Maintenant, il
ne suffit pas de faire sauter les verrous. Qu'en feront les hommes ? Que
feront les Calédoniens de ce qui leur est proposé là. A
cet égard l'Association des Ecrivains pense avoir quelque chose à
faire.
A propos de pluralité et d'écriture tu disais que les
nouvelles maisons d'édition ont publié à la fois des
auteurs non kanaks et kanaks. Or, toi, écrivain non Kanak, tu as fait
une pièce où tous les personnages sauf une sont des Kanaks, et
qui a été retenue comme la première représentation
au nouveau Centre Tjibaou dans les semaines qui suivaient même
l'inauguration publique de ce nouveau Centre. Qu'est-ce que cela
représente pour toi ?
Je ne veux pas dire ce que
représente le Centre Tjibaou pour la communauté kanake. Mais
pour moi, ça représente une porte, plus qu'une porte, une porte
qui est ouverte, qui nous est offerte, un espace qui est offert, où je
peux aller vers la rencontre de l'Autre, mais également où
l'Autre peut aller à la rencontre de moi-même. Lorsque moi,
Blanc, je vais au Centre Culturel et que je vois les créations culturelles
kanakes dans l'architecture, dans le chemin kanak, je rencontre mon Kanak. Le
Kanak qui me voit, lui aussi, il me rencontre. Lui aussi, il se dit "tiens,
tiens, ce non-Kanak s'intéresse à moi". Mais c'est une porte
ouverte par les deux sens. Ce n'est pas seulement la porte où les non
Kanak vont voir les Kanaks, ça marche en sens inverse aussi. C'est
extrêmement important. Donc, je prends le fait que ma pièce a
été choisie pour être jouée au Centre Culturel dans
l'inauguration dans ce sens-là. C'est ce que j'ai dit à
Marie-Claude Tjibaou : "non seulement vous avez ouvert la porte mais en ce qui
me concerne vous m'avez fait rentrer. Et c'est encore plus fort que de
m'ouvrir une porte, vous m'avez pris par la main et vous m'avez fait rentrer,
Caldoche, à l'intérieur du Centre Culturel en choisissant ma
pièce". C'est quelque chose d'important. Et puis j'aime beaucoup le
Centre. Les conditions matérielles de jeu y sont très bonnes.
Je me sens tellement bien dedans, c'est magnifique.
Alors, tu vois ça aussi comme un lieu privilégié de
rencontre, là, où peut-être de tels lieux n'ont pas
été extrêmement nombreux jusqu'ici en Calédonie.
Mais il y a une chose qui m'a frappé un peu, lors des
représentations de ta pièce, c'est que toi, non-Kanak, aies mis en
scène des personnages kanaks, mais les Kanaks n'étaient pas si
nombreux que ça dans l'assistance. Tu l'as remarqué?
Oui, ils n'étaient pas si nombreux que ça. Même s'il y en
avait plus que si ça avait été dans une autre salle. Je
crois que le prix de la place a été un peu cher. Certes, ce
n'est pas plus cher au Centre Kanak qu'ailleurs et le confort est sans
égal, sans parler du fait que je peux déambuler dans tous les
sens en sortant du théâtre. Mais le prix a sans doute
freiné beaucoup de jeunes Kanaks qui ont le moins d'argent
proportionnellement à la population et qui sont le moins venus. Il faut
absolument que le Centre Culturel trouve un moyen de mettre des manifestations
à très faible prix, qu'il trouve une solution. Puis, encore une
fois, pour les Kanaks, aller au théâtre, ce n'est pas encore
passé dans les moeurs. Mais, là encore, je vois le plus,
plutôt que le pas assez, et le fait que sur les 900 ou 1000 personnes
payantes qui sont venues il y avait beaucoup plus de Kanaks que si ça avait
été il y a un an ou dans un autre théâtre.
Après la saison au Centre Culturel Kanak, vous êtes partis en
tournée à travers la Calédonie, n'est-ce pas ? Cela a
été important pour toi de sortir de Nouméa avec cette
pièce, de sortir cette pièce de Nouméa, de parcourir le
Territoire ?
Oui, c'est important, parce que les gens n'ont pas toujours l'occasion de
descendre à Nouméa voir la pièce. Donc amenons le
théâtre là où sont les gens. Là,
c'était très bien, c'était plein. Il y avait des
représentations gratuites en tribu, enfin un peu pirates,
c'est-à-dire sans autoristaion des metteurs en scène. Nous, les
acteurs, on est allé en tribu avec nos amis, on a joué sans
costume, sans rien, parce qu'on ne peut pas transporter tout ça. Mais
on a joué quand-même. Et c'était génial, parce que
le coeur était touché. Les gens étaient touchés
dans leur coeur. Il ne faut pas se tromper, là, c'est important . Le
décor, c'est bien, mais, des fois, l'énergie de l'acteur fait
semblant de décor qu'il visionne et ça marche.
Si tu découvres la force du théâtre et que la
poésie reste par ailleurs ton fil conducteur, qu'en est-il maintenant
des nouvelles, d'une part, et d'autre part, d'une autre forme, l'autre forme
qu'on n'a pas mentionnée, c'est-à-dire la forme romanesque ?
J'ai écrit peu de nouvelles dernièrement. J'en ai écrit
juste une parce qu'on me l'a demandée. Sinon, la poésie reste
mon arme favorie. J'ai écrit un poème qui s'appelle "L'Arme
qui me fera vaincre", et la poésie, c'est mon arme comme le sabre
zen, si tu veux. C'est l'arme qui me permet de trancher à
l'intérieur de moi-même. Ce n'est pas l'arme contre les autres,
mais pour moi, pour progresser. Le roman, j'ai écrit deux romans, dont
un roman policier qui se passe entièrement à Sydney.
J'espère le publier un jour. Je ne sais pas. J'attends là. En
tout cas, ça ne me préoccupe pas. Je n'ai pas de plan de
carrière. J'écris et puis on
verra.
Peut-être faut-il rappeler qu'en fait de roman, ce genre
était plutôt absent de la
Calédonie.
Oui, les anciens des années trente ont fait des romans, par exemple,
Mariotti ou Laubreaux et c'est vrai que depuis 80, depuis un certain renouveau
de la littérature calédonienne, il y a peu de romans... disons
une demi-douzaine : Jean Van Mai[18], Laurence Leroux[19],
Catherine Régent[20], Claudine
Jacques[21], Pascale Gonthier[22] etc. Si le roman pouvait petit à petit occuper
également la scène de la littérature calédonienne,
ce serait très bien. Mais, je n'ai pas cette phobie des gens en
Calédonie qui pensent que, tant qu'il n'y a pas de roman, il n'y a pas
de littérature, et que tant que les romans calédoniens ne sont
pas nationalement reconnus en France, ils n'existent pas. Des gens en
Calédonie, comme José Barbançon[23], attendent le roman fondateur de la littérature
calédonienne qui va dire "voilà". Mais selon moi, ils risquent
d'attendre longtemps, ce qui est un peu ridicule.
Et donc sur ce plan-là, les nouvelles ne sont pas du tout simplement
une forme courte de roman éventuel, mais ont une existence tout-à-fait particulière.
Je ne pense pas qu'on puisse lire mes nouvelles comme des courts romans, je ne
crois pas. Elles n'ont pas cette structure-là. Dans la conception
française, le romancier est le créateur par excellence, et la
Nouvelle-Calédonie reproduit cette conception-là. Sans
dénigrer le roman, je ne trouve pas cela vrai. Toute la poésie,
la création poétique, des pans entiers de la littérature
sont ainsi exclus. D'après cette conception des choses, la nouvelle
n'est qu'un entraînement pour arriver au roman. Je ne suis pas à
l'aise dans ce sens-là. Ça s'inscrit actuellement dans un projet
idéologique, à savoir que ça conforte les gens en les
assurant dans l'histoire du pays, en leur donnant "une
légitimité". Sagas, récits, etc. cela rassure les non
Kanaks en leur donnant une histoire, un fondement. Cela donne une double mode,
commerciale et littéraire.
Est-ce qu'en un sens le métissage est en passe de devenir un concept
à la mode ?
Le terme "métissage" est issu directement des Accords de Matignon dont
le mot d'ordre était : "vous devez vivre ensemble, vous avez dix ans
pour vivre ensemble, vous n'avez pas le choix". Avec l'Accord de
Nouméa, c'est devenu : "vous construirez une nation ensemble". A ce
moment-là, le métissage culturel a été mis en avant
non seulement par les artistes, mais aussi par les pouvoirs publics. Avant
qu'un organisme officiel écrive "métissage culturel" il y a
réflexion, le résultat d'une décision politique : faire
comprendre aux Calédoniens qu'ils vont être obligés de
vivre ensemble dans l'intérêt de la culture des uns et des autres.
Or, le danger, c'est de vouloir décréter politiquement la
rencontre avec l'Autre. Il ne faut pas aller trop vite en Calédonie en
donnant le label "métissage culturel" à toutes les
créations. On n'est pas le Brésil qui a quatre siècles de
rencontre d'Afrique/Occident avec un peu - trop peu - d'Amérique. En
Calédonie on a encore besoin de deux générations au moins.
D'ailleurs, je ne sais pas ce que c'est qu'un produit culturel de
métissage. Personnellement, je parlerais plus volontiers d'interface
où on emprunte, on vole, on est emporté, on bricole. J'essaie
d'écrire quelque chose en me laissant dépayser. Dans le domaine des
arts plastiques, certains artistes
insèrent dans leurs oeuvres une référence à un masque
kanak et considèrent qu'ils ont fait ainsi un produit de
métissage culturel. D'autre part, certains Caldoches se cherchent des
racines kanakes, un trisaïeul etc. Certes, il y a dix ans on n'en
était pas là. Mais quelle est la vraie signification de ce geste
en dehors du fait que les gens expriment par là peut-être - et de
façon dérangeante - des sentiments sincères de vouloir
vivre ensemble. A supposer que j'aie un
arrière-arrière-grand-père norvégien, est-ce que je
revendique un tertre en Norvège pour autant ?
Dans quelle mesure les modes littéraires parisiennes
influencent-elles les écrivains de Nouvelle-Calédonie ? Te
sens-tu concerné par ce qui se passe en France métropolitaine
?
La France ! Je me sens complètement à l'écart de ce qui
se passe en France avec les modes, les circuits de distribution etc parce que
j'ai le sentiment que le monde littéraire français , à de très
rares exceptions près, ne jette aucun
regard sur la production littéraire calédonienne. Il y a
beaucoup de gens en France qui ne s'intéressent pas à la
littérature autre que la littérature parisienne. Tout au plus nous
jette-t-on un vague coup d'eoil depuis l'année dernière, avec un numéro de
Notre Librairie et cette
année ce sera le tour d'Autrement. Mais je ne me leurre
pas. Les évolutions politiques qui attirent le regard
métropolitain sont largement un phénomène de mode. Il
faut saisir ces années-ci pour marquer le plus solidement possible les
bases culturelles chez nous pour et minimiser les effets d'engouements passagers
qui font que cette
année, c'est la Nouvelle-Calédonie, et l'année prochaine
ce sera la Martinique etc. Si l'année prochaine on peut
intéresser la Métropole, sur le plan culturel, ça
restera.
Et comment vois-tu le mode de vie qu'on peut avoir à l'avenir en
Nouvelle-Calédonie au-delà de tout phénomène de
mode liée à la médiatisation des grandes
échéances politiques ?
A mon avis tout reste possible. Beaucoup de Calédoniens blancs n'ont de
relations avec la métropole que par les livres d'histoire et
l'administration centrale. Notre culture est française mais si peu
irriguée par celle-ci, tant nous sommes loin du coeur, du terroir
français que nous sommes encore loin de voir une
résurgence de ce grand courant comme aux Antilles, par
exemple. Les Accords de Nouméa sont tels que dans cinq ans
déjà le pays aura changé d'identité, qu'il sera sur
une autre route que celle empruntée depuis des
générations. N'est-ce pas une grande erreur des années
60-70 que de ne pas avoir reconnu que les pays nouvellement indépendants
étaient eux aussi, chacun, totalement originaux ? - La Nouvelle-Calédonie a la
particularité que du fait de son
histoire, et à cause des décisions politiques prises
depuis une dizaine d'années, aucun modèle n'est
transférable tel quel. En Nouvelle-Calédonie, nous devons
créer ce qui sera notre voie d'existence autonome.
Est-ce que cela veut dire un rejet de la culture française ?
Nos contacts avec la métropole sont indispensables, tout comme le sont
ceux avec le reste du monde. Ils expriment une remise en question
perpétuelle et l'impossibilité du repli et du nombrilisme.
Ils sont notre appartenance au monde, à l'humanité en constante
mutation et à laquelle nous pouvons - nous devons apporter notre
contribution. Les Kanaks ne sont pas moins kanaks parce qu'ils surfent sur le
web ou parce qu'ils remplacent par moments la pirogue par le bâteau à
moteur et la vie en tribu par la vie à Nouméa. Ce sont leurs
rapports les uns aux autres, leurs rapports avec le clan, avec les anciens, qui
font l'appartenance à la culture kanak. Pour nous, les autres - Blancs,
Asiatiques et Calédoniens divers - qu'en est-il ? Nous ne sommes pas
inféodés au modèle occidental mais nous n'aspirons pas
moins à la maîtrise des nouvelles technologies. C'est notre
capacité à demeurer originaux dans nos rapports avec
l'humanité et avec le monde qui définit notre identité,
par les objets que nous utilisons. Voilà l'enjeu, nous le faisons
nôtre en développant notre relation à la métropole
et au reste du monde.
Notes
[1] Le Centre Culturel Kanak Tjibaou, projet
décidé à la suite des Accords de Matignon et dernier des
'grands travaux' de l'ère Mitterrand, a été
inauguré en mai 1998, en présence de Lionel Jospin ainsi que de
plusieurs autres ministres et des représentants des pays du Pacifique
Sud, la veille de la signature de l'Accord de Nouméa. Renzo Piano,
architecte du Centre, a essayé d'harmoniser traditon et modernité
en construisant un 'village kanak' à l'aide de la technologie
contemporaine, et de donner ainsi une forme concrète au propos de
Jean-Marie Tjibaou qui voulait présenter au monde 'la part d'universel
qui est en nous' (voir Peter Brown, "The Tjibaou Kanak Cultural Centre and Arts
Festival, Noumea", in (Australia) Art Monthly, No. 116, December
1998-February 1999, pp.27-29.
[2] Maison d'édition
créée en 1994 par Laurence Viallard, 'métropolitaine' qui
a retrouvé l'île de sa jeunesse en s'y réinstallant au
début des années 1990. Dès son arrivée, elle a su
donner un dynamisme au monde de l'édition locale et y a introduit deux
particularités : des petits livres de poche peu chers (à 500
francs CFP/25 francs français) et une politique d'édition
multi-ethnique, chose quasi inconnue jusque-là.
[3] Ecrivaine d'origine métropolitaine qui vit
en Nouvelle-Calédonie depuis
une dizaine d'années. Editrice, elle est aussi auteure de nouvelles (Nos
silences sont si fragiles (1995), Ce ne sont que des histoires d'amour
(1996), C'est pas la faute de la lune (1997), et tout dernièrement d'un
roman, Les coeurs barbelés (1998).
[4] Librairie de la Place des Cocotiers,
Nouméa, animée par Pierre Faessel, qui s'est installé en
Nouvelle-Calédonie suivant les Accords de Matignon. Il a, sans doute, le
premier, donné une place d'honneur à la production
littéraire locale dont il fait également écho dans une
émission hebdomadaire de radio sur RFO.
[5]
Le 'premier écrivain kanak', Déwé Gorodé,
militante du PALIKA au sein du mouvement indépendantiste, est née
sur la côte est de la Nouvelle-Calédonie en 1949. Enseignante de
français et de sa langue maternelle, le paicî, elle a
édité un recueil de poèmes, Sous les cendres des
conques (1984), et deux recueils de nouvelles, Utê
Mûrûnû (1994); L'Agenda (1996),(voir Notre
Librairie, No 134, CLEF, Paris, mai-août 1998.
[6] Le terme qu'on emploie pour parler de la
période de troubles pendant laquelle les pro- et
anti-indépendantistes se sont affrontées de plus en plus
violemment. Cette période s'étend de 1984 jusqu'à 1998
(Accords de Matignon), voire jusqu'à 1989 (assassinat du leader du
mouvement indépendantiste FLNKS (Front de Libération Nationale
Kanake et Socialiste), Jean-Marie Tjibaou).
[7] Accord tri-partite : Etat Français
(représenté par le premier ministre de l'époque, Michel
Rocard); le FLNKS (Jean-Marie Tjibaou) et le RPCR (Rassemblement pour la
Calédonie dans la République) (Jacques Lafleur), signé en
juin 1998 à l'Hôtel Matignon, Paris, qui a assuré le retour
de la paix civile tout en planifiant dix ans de 'développement' pour la
Nouvelle-Calédonie et en prévoyant un référendum
d'auto-détermination pour 1998.
[8] Poète et auteur de science-fiction
dont les origines calédoniennes remontent à plusieurs
générations.
[9] Cet enseignant d'arts plastiques dont la
série de bandes dessinées, La Brousse en folie
(1984-1998), est un véritable phénomène social plus que
simplement littéraire en Nouvelle-Calédonie : des best-sellers
qui mettent en circulation des stéréotypes culturels et touchent
un public de tous âges.
[10] Ex-séminariste devenu leader du
mouvement indépendantiste dans les années 1970 et 1980 avant
d'être assassiné à l'île d'Ouvéa en mai 1989
lors de la cérémonie qui commémorait la mort de 18
militants kanaks tués l'année précédante par
l'armée française après qu'eux-mêmes avaient pris en
otage et tué quatre gendarmes.
[11] Notre Librairie, No 134, CLEF,
Paris, mai-août 1998.
[12] Pierre Gope, Kanak de l'île de
Maré, auteur de plusieurs pièces de théâtre qui se
sont fait remarquer de par le fait qu'elles abordent des questions importantes
mais délicates en Nouvelle-Calédonie, telles que l'inceste, le
viol, le rapport entre les générations, le pouvoir, la justice,
la situation de la femme. Où est le droit ? Nouméa, Ed.
Grain de sable, 1996; Sang des cendres, Nouméa, Ed. Grain de
sable, 1998.
[13] L'actuel directeur de cette
Délégation, Pierre Culand, a continué cette politique de
subventionner la production locale.
[14] Agence de Développement de la
Culture Kanak, établie dans le cadre des Accords de Matignon
(1988)
[15] Directeur culturel du Centre Culturel
Kanak et directeur de la publication trimestrielle Mwà
Véé (1993-).
[16] Veuve de Jean-Marie Tjibaou,
aujourd'hui présidente de l'Agence du Développement de la Culture
Kanak (ADCK) qui gère le Centre Culturel Kanak Tjibaou.
[17] Directeur du Centre Culturel
Kanak.
[18] Chân Dàng. Les
Tonkinois de Calédonie au temps colonial, Nouméa, SEHNC,
1980.
[19] Une saison folle, Paris,
Gallimard, 1986.
[20] Valesdir, Nouméa, Ed. du
Cagou, 1993; Justine ou un amour de chapeau de paille (1995)
[21] voir ci-dessus note 4.
[22] La dernière mort d'Eloi
Machoro, Nouméa, Editions Ile de Lumière, 1997.
[23] Historien calédonien du bagne
et essayiste, notamment du Pays du non-dit, Ed. de l'auteur,
Nouméa, 1992, texte devenu une 'cause célèbre' en
Nouvelle-Calédonie.
Dr Peter Brown
Australian National University, Canberra
[Haut de la page] /
ULAND, A CONTINUÉ CETTE POLITIQUE DE
SUBVENTIONNER LA PRODUCTION LOCALE.
[14] AGENCE DE DÉVELOPPEMENT DE LA
CULTURE KANAK, ÉTABLIE DANS LE CADRE DES ACCORDS DE MATIGNON
(1988)
[15] DIRECTEUR CULTUREL DU CENTRE CULTUREL
KANAK ET DIRECTEUR DE LA PUBLICATION TRIMESTRIELLE MWÀ
VÉÉ (1993-).
[16] VEUVE DE JEAN-MARIE TJIBAOU,
AUJOURD'HUI PRÉSIDENTE DE L'AGENCE DU DÉVELOPPEMENT DE LA CULTURE
KANAK (ADCK) QUI GÈRE LE CENTRE CULTUREL KANAK TJIBAOU.
[17] DIRECTEUR DU CENTRE CULTUREL
KANAK.
[18] CHÂN DÀNG. LES
TONKINOIS DE CALÉDONIE AU TEMPS COLONIAL, NOUMÉA, SEHNC,
1980.
[19] UNE SAISON FOLLE, PARIS,
GALLIMARD, 1986.
[20] VALESDIR, NOUMÉA, ED. DU
CAGOU, 1993; JUSTINE OU UN AMOUR DE CHAPEAU DE PAILLE (1995)
[21] VOIR CI-DESSUS NOTE 4.
[22] LA DERNIÈRE MORT D'ELOI
MACHORO, NOUMÉA, EDITIONS ILE DE LUMIÈRE, 1997.
[23] HISTORIEN CALÉDONIEN DU BAGNE
ET ESSAYISTE, NOTAMMENT DU PAYS DU NON-DIT, ED. DE L'AUTEUR,
NOUMÉA, 1992, TEXTE DEVENU UNE 'CAUSE CÉLÈBRE' EN
NOUVELLE-CALÉDONIE.
DR PETER BROWN
AUSTRALIAN NATIONAL UNIVERSITY, CANBERRA
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