Ils croyaient.


Texte lu lors de la rencontre du 19 mars au Théâtre de poche Nouméa
Contre les guerres, la connerie, la lâcheté, toutes choses dont nous ne sommes pas immunisés en Nouvelle Calédonie

Ils ont tenu quatre années MILLE CINQ CENT SOIXANTE QUATRE JOURS

............Les montagnes et les collines autour de la ville ont été les murs du cimetière qu'est devenu pendant quatre longues années, Sarajevo. Il y a eu dans la ville plus de Dix mille morts, dix mille assassinats serait plus juste. Il n'y a eu aucun acte de guerre, aucun combat, simplement des assassinats, méthodiques, réfléchis, organisés, programmés, avec préméditation, coups et blessures et la ferme intention de donner la mort. La mort physique dans un premier temps, mort physique du maximum d'habitants, pour qu'ensuite il y ai mort morale, défaite, fuite et abandon, entraînant la mort de l'histoire, la mort d'une histoire, la mort d'une ville. La fin d'un monde vieux d'un millénaire. Tous ils dormaient dans leur cercueils, ils y dormaient depuis douze ans, sans qu'aucun d'entre eux ne s'en rendit compte. Ils croyaient en leur force, ils croyaient qu'ils étaient vingt millions de Tito, ils croyaient qu'après Lui, Eux seraient encore là. Ils ne croyaient pas, ils ne croyaient pas que la guerre les atteindrait, ils croyaient au pouvoir des morts, à la peur de la souffrance, à la compréhension de l'horreur, ils ne croyaient pas qu'on souhaiterait leur disparition, ils restaient volontairement aveugles, ils croyaient à l'amour, ils croyait à la beauté, à l'histoire, à l'amitié, au travail, à l'économie, au sport, ils croyait aux fêtes, à l'alcool, ils croyaient aux boites de nuits, aux innombrables cafés, à la juxtaposition des mosquées, des églises, des synagogues, ils croyaient à la Bascarscija, ils croyait à la Miljacka, à Gavrilo Princip, ils croyait aux jeux olympiques d'hiver, ils croyaient à Sdravko Colic, à Bielo Dougmé, ils croyait à l'Italie toute proche, aux frontières ouvertes, ils croyaient à l'Adriatique et à Trieste et parfois encore à Tito ou à Milovan Djilas, ils croyaient que les montagnes les avaient protégés de toutes les haines, ils croyaient qu'avec les nazis ils avaient eu leur compte, ils croyaient en eux, ils croyaient qu'il suffisaient de s'être aimés à vingt ans, parce que ce sont ceux de vingt ans qui allaient mourir et donner la mort. Suada Dilberovic avait vingt ans lorsqu'elle est tombée. Ils croyaient aussi à l'Amérique, à la France et à la Grande Bretagne, ils croyaient à la fraternité slave, certain pensaient à Staline d'autres espéraient en l'union des prolétaires, ils croyaient qu'on avait compris qu'ils étaient européens et qu'en Europe la barbarie avait définitivement disparue avec les nazis, ils croyaient à l'amitié de la Serbie, du Monténégro et de la Macédoine, ils croyaient aux études, à la peinture, à la littérature, l'art sous toutes ses formes, au pop-art, à Andy Warhol, à Jimi Hendrix, à David Bowie, ils se souvenaient de Woodstock et de Radomir Toçak, ils croyaient en leurs cousins d'Australie et de Nouvelle Zélande, ils croyaient aux conférences internationales, aux prix Nobel, à Ivo Andric, à Pasternak, au grand frère moscovite, ils croyaient que la raison l'emporterait, ils croyaient aux deux millions de mariages interethniques, ils avaient tous à un moment de leur jeune histoire aimé une jeune fille croate, une jeune fille serbe, une jeune fille bosniaque, un jeune homme serbe, un jeune homme croate, un jeune homme bosniaque, ils croyaient que ces amour-là empêcheraient quiconque de prendre une arme et de tirer, ils croyaient que l'indépendance de la Slovénie et de la Croatie suffirait aux appétits de l'Allemagne, ils croyaient que l'économie n'était pas l'essentiel, ils croyaient que la politique était au service du Vrai et du Juste, ils ne se faisaient pas d'illusion sur les hommes politiques mais ils croyaient que le cœur de la multitude se ferait malgré tout entendre, ils croyaient à la pop musique par-dessus les frontières, ils croyaient que la destruction systématique de l'hôpital pour enfants serait trop insupportable aux consciences des pays amis, ils croyaient aussi qu'un stade transformé en cimetière était insupportable, ils croyaient qu'une bibliothèque était sacrée, que toucher au sacré soulèverait la colère dans le monde, ils croyaient que manger des boites de ration militaires vieilles de cinquante ans ne durerait que quelques jours, ils croyaient qu'en face ils seraient bientôt à cours de munitions, ils savaient pourtant que l'armée de Tito était aux mains des assaillants, ils croyaient qu'en allant chaque soir, marcher dans les rues de Sarajevo ils montreraient au monde qu'on peut vivre en paix, ensemble et différents, à Sarajevo, ils croyaient avoir suffisamment dit leur refus de la guerre, ils croyaient que dix mille personnes dans les rues suffiraient à infléchir les politiques, ils croyaient aux chemins de fer et aux aéroports, ils croyaient au téléphone et à la télévision, ils croyaient à l'hôtel Bristol, ils croyaient que le fait que tous les écoliers d'Europe connaissent le nom de Sarajevo à cause de la première guerre mondiale suffirait à faire taire les canons, ils croyaient en Volkswagen, ils croyaient en l'usine aux huit milles employés et aux dix milles voitures flambant neuve ils ne croyaient pas que les Tchetniks attendraient qu'elles soient sur le parking prêtes à la livraison, pour commencer l'encerclement et s'approprier le butin, ils croyaient que Beyrouth et Dubrovnik avaient suffit, ils croyaient que les mandats n'étaient pas que de l'argent , ils croyaient que le monde entier se soulèverait pour dire non et STOP, ils croyaient, qu'au moins l'Europe réagirait immédiatement, ils croyaient que les premiers bombardements seraient les derniers, ils croyaient à Mitterrand, ils croyaient qu'en baptisant des rues et un hôpital de son nom ils rendaient justice à un homme de bien, ils croyaient s'être trompés sur son compte, par amitié et confiance, ils croyaient que l'OTAN allait bombarder au plus vite l'artillerie encerclante, ils ne croyaient pas que les Tchetniks croyaient que le siège ne durerait que trois semaines, ils ne croyaient pas qu'au bout de trois semaines ils fuiraient leur ville et donneraient les clefs de la ville aux assaillants, ils croyaient que jamais ils ne s'en iraient, ils croyaient que ceux qui avaient aimé Sarajevo s'en souviendraient, ils croyaient que les millions de touristes, un jours passés au bord de la rivière, se lèveraient comme un seul homme pour dire STOP, ils croyaient que les chef d'états entendraient leur propre peuple dire " sauver Sarajevo ", ils croyaient que CNN et toutes les CNN du monde avaient un vrai pouvoir, ils croyaient que les divertissements qui suivaient les images de destruction sur les écrans, ne feraient pas oublier la barbarie, ils croyaient que tous les skieurs et les hockeyeurs et les patineurs du monde, ceux qui étaient passés un jour par Sarajevo se lèveraient et crieraient STOP, ils croyaient qu'une fois qu'ils l'auraient fait leur gouvernants les entendraient et agiraient rapidement, ils croyaient qu'il n'y avait pas de calcul mesquin dans les discussions de Dayton, ils croyaient en l'ONU, ils croyaient que tous les basketteurs et les footballeurs aimaient le Bosna Sarajevo et Zelsnicar, que cet amour serait entendu par les chef d'états, ils croyaient que les deux heures de trajet en avion suffisaient à rapprocher les peuples et les cœurs, ils croyaient que la proximité de Paris et de Rome rendraient insoutenable, aux parisiens et aux romains, le bruit des canons et des balles ricochant sur les pavés après avoir transpercé les plateaux supportant les petites tasses de café, ils croyaient qu'alors, à cause de cet insupportable bruit, parisiens et romains diraient stop, immédiatement, stop, ils croyaient que tout le monde était " Sarajevo-citizen ", ils croyaient que " ich bin ein berliner " devait s'adapter et devenir " ya sam sarajevsky " . Ils ne croyaient pas que Trebevic serait la position dominante des assassins. Ils avaient foi en eux-mêmes et en Sarajevo. Ils n'ont rien vu venir, ils sont restés aveugles, par amour et par foi en l'homme.
..............Ils ont tenu quatre années dans la merde et la puanteur, le froid et la mort quotidienne qui frappait au hasard, suivant l'humeur du tireur, suivant son envie du moment, de tuer la serveuse qui courait, avec dans les mains le plateau remplis de petites tasses de café, ou, plutôt que de la tuer, de simplement lui faire peur, et lui montrer sa force, à lui, et sa faiblesse, à elle, minuscule forme en chemisier blanc, et alors, simplement tirer sur une des tasses. Ils ont tenu, Zlatan, Fakan, Bescha et tous les autres, la famille de Veid, la même famille de Yashar qui refusait, lui, toujours, qui refuserait jusqu'à la fin, jusqu'à sa fin, de retourner là-bas, et toutes les autres familles, les milliers de familles de Sarajevo, sans nom, sans visages, simplement des chiffres mais pour ceux qui ont un minimum de conscience et d'intelligence, ceux qui n'ont pas le café crème borné et l'alcool écran noir, qui savent que les chiffres sont une façon rapide d'énumérer des milliers de noms. Ils ont tenu affrontant les missions internationales, les colloques, les déclarations, les bonnes intentions, les convois humanitaires, les absences de convois d'armement alors qu'après plusieurs mois d'encerclement, ils avaient compris que c'était la première chose dont ils avaient besoin. Ils ont tenu et ne sont pas partis. Sarajevo retrouve un autre goût de l'amour, une autre odeur dans les cafés et les pubs pour certains installés dans une cave, ils retrouvent l'eau courante et l'électricité vingt quatre heures sur vingt quatre et le dés-encerclement. Ils retrouvent un regard sans peur vers Trébévic.
............Nyazz essayait de ne pas laisser se développer en lui une trop forte amertume, il essayait d'être objectif et neutre dans sa description des positions de l'artillerie, dans la description des angles de tir depuis les immeubles aux mains des Tchetniks vers la vieille ville. Nyazz a trop souffert, dans sa chair, mais surtout dans son cœur, dans son intelligence, s'il est possible que l'intelligence ne soit pas seulement cette chose insensible, calculatrice, raisonnante et mécanique. S'il est possible que l'intelligence soit le premier pas, la première étape de la compassion, qu'elle ne soit ni une fin ni une finalité, mais simplement une clef qui ouvre la porte du cœur. Il ne comprenait pas, il n'acceptait pas. Ces meilleurs amis avaient été des serbes. Durant toutes sa vie jusque là, à côté de sa famille, de ses cousins, ses frères et sœurs, il n'y avait eu que ses amis, et ceux-ci étaient serbes. Un matin il en manquait quelque uns, c'était le lendemain du début du siège, il n'y avait pas encore eu de mort dans la ville et ils n'étaient plus là, ils étaient devenus des Tchétniks ! Nyazz ne comprenait pas, n'acceptait pas que la vie fut ainsi. Son visage garderait éternellement cette tristesse qui dès cette minute, dès qu'il eut compris pourquoi certains de ses amis n'étaient plus là, s'était imprimée en lui au point de devenir un organe de plus, une hormone de plus, l'hormone de la tristesse, une hormone puissante qui marque le visage et tout le corps, les yeux et le regard, le geste des bras et ceux des mains lorsqu'elles touchent un mur ou une pierre quand il marche entre la bibliothèque en reconstruction et les restes de l'hôtel de l'Europe. Nyazz n'acceptait pas mais il vivait. Il vivait très simplement entre son travail de médecin à l'hôpital et sa famille.
Mars 2002 Nicolas Kurtovitch