K A L A C H A K R A


LA ROUE DU TEMPS

Un homme sur un bateau, une pirogue de type Kounié, en route, sans précision de la destination. Le désir de naviguer, d'avancer, le goût du déplacement, suffisent à justifier un départ.
Il n'est pas seul, il a avec lui un matelot, plus très jeune. Le " matelot " se permet de parler, quand et comme ça lui chante, à l' " homme à la barre ".Le matelot est un homme libre qui choisit librement d'être sur cette pirogue, en cette compagnie.
Durant le temps du voyage, que nous vivrons avec eux, ils traverseront :
calme plat
vents forts du type " coup d'ouest ", de courte durée
des rencontres avec des poissons volants, ( peut-être est-ce de la part de l'écrivain un hommage à Alain Gerbault, qui relate dans les écrits à propos de ses traversées du Pacifique, durant les années trente, ses rencontres nombreuses avec ces poissons volants.)
... / ...
L'homme à la barre s'enfonce peu à peu dans ses souvenirs, souvenirs d'avoir lu de nombreuses informations. Puis le souvenir s'efface, ne reste que la lecture. L'homme a le sentiment de lire réellement ce qu'il est en train de dire.
   - Irruption d'un quotidien, d'une vie, d'événements, qui ne sont pas les siens propres, par :
         une évocation
       - une récitation
       - une lecture
de la chronologie de l'invasion du Tibet par l'armée chinoise depuis les années cinquante, soit les mêmes années que l'Homme à la Barre a l'impression de lire - relire - les événements.
Chronologie établie à partir de la vie de deux tibétains, un Lama : Chögyam Trungpa et un guerrier Khampa nommé Aten. Tous les deux sont des personnages historiques réels.
    ( ces passages seraient dits en alternance non régulières, par le matelot, le plus souvent, et en de rares fois par l'homme à la barre )
Les dernières réminiscences ( les 3 dernières exactement) de l'homme à la barre, sont choisies chaque jour de la représentation dans le quotidien du jour même. ( elles changent donc chaque jour)

LE BUT

         Evocation par ce biais de quelques décennies qui ont façonné la génération de l’auteur et qui ont fait les années quatre-vingt, quatre-vingt dix, en Nouvelle Calédonie
    Le voyage est une suite d’introspections dans la mémoire, il met en évidence la grande diversité de ce qui occupe l’esprit d’un être humain de ce qui peut lui donner la faculté d’échapper à toute doctrine de pensée. Ces introspections mettent en évidence également, la grande originalité de chacun d’entre nous, de par ce qu’on retient et ce qu’on ne retient pas. Tous ses souvenirs de lecture, à l’inverse, comme un négatif, ses non-souvenirs sont propres à l’auteur, ou tout du moins l’est l’importance relative qui leur est accordée.
         Par la relation de l’invasion du Tibet, il s’agit aussi, dans une mesure égale au but précédent, de faire vivre pendant un moment, à la communauté, aux spectateurs, cette réalité importante pour le devenir du pays : la Nouvelle Calédonie a sa propre histoire, mais celle-ci ne l’exclue pas pour autant du reste du monde. L’intérêt légitime que l’on porte à soi-même et à sa communauté, ne doit pas faire oublier que notre communauté c’est aussi le composé des Autres, plus lointains.

         C’est également un soutien apporté à la cause du peuple tibétain.
Le souhait de partager mon intérêt pour la pensée tibétaine et particulièrement celui que j’ai pour l’importance donnée à la compassion dans cette culture

TRES RAPIDEMENT, LE DECOR

Sur la scène, une pirogue ou l’idée d’une pirogue ou l’imagination d’une pirogue .../...
         Cette pirogue s’apprête à appareiller
         Un homme à la barre, un matelot à l’avant.
         Prévoir une machinerie pour faire du vent plus ou moins fort en fonction du besoin.
Prévoir une possibilité de bruitage.
L’action principale est « la marche de la pirogue, les différents réglages et la sécurité de l’embarcation et de ses passagers »
On peut imaginer que les Chroniques Tibétaines sont parfois apportées par voie aérienne.

LES PERSONNAGES

Homme à la barre          H.B           Calédonien d’origine européenne
Matelot           M           Océanien - Kanak

SCENE 1


         Au cours de cette scène, les deux personnages exécutent les différentes manoeuvres nécessaire à un appareillage.

H.B       ( il s’adresse au matelot, le ton est normal) On y va, tu peux hisser la voile
M       Hum !
M.B      Hisse la voile je te dis, on y va tranquille
M             Hum !
H.B       Qu’est-ce-qu’il y a, tu es devenu sourd ? Ca ne te plaît pas de partir ?
M             Ca me plaît. Ce qui ne me plaît pas c’est que tu me dises ce que je dois faire. Ca fait cent fois qu’on appareille, cent fois qu’on quitte ce port ou qu’on en quitte un autre, je sais ce que j’ai à faire.
H.B       Je suis à la barre, je dois bien donner des indications non, c’est mon rôle non ? Ce n’est qu’une façon de saluer notre départ.
M       Alors salue vraiment, normalement. Dit, je ne sais pas, moi. Dit : « On part, je suis heureux qu’on parte ensemble » ou bien, dit : « On part, mon ami, une fois de plus, une fois encore ».
H.B       « La voile se hisse toute seule, le vent se charge de tout »
M       « On part cette fois nous sommes plus heureux que la fois dernière, nous naviguons, sans but, sans destination, le vent se charge de tout ».
Voilà, là c’est un beau salut au départ, c’est plus direct aussi. On a jamais vu quelqu’un exprimer son bonheur ou sa joie par un « hisse la voile » !
H.B       Je suis désolé mais c’est ainsi que j’ai exprimé mon contentement.
M       Attention, bouée par tribord.
H.B       Hum !
M       Attention autre bouée par bâbord.
H.B       Hum !
M       Il n’y a plus de bouée maintenant, tu peux te relâcher, laisse aller tes muscles, il y a plus de coup de barre à donner. Laisse toi aller et rêve un peu, si tu veux.

SCENE SUIVANTE


M       Laisse-toi aller Homme à la barre, je m’occupe de tout.
H.B       Laisse toi aller, Matelot, je m’occupe de tout, et puis il n’y a rien à faire pour le moment.
M       Rien à faire sinon se faire prendre. Se faire prendre, emporter par la vague et le sel.
Où te mène la vague, toi, où te transporte-t-elle en ce moment, dis le moi ?
H.B       Je me souviens
      Je me souviens, non, je me souviens avoir lu quelque chose, beaucoup de chose. Les purs souvenirs, eux, viendront plus tard. Pour l’heure je n’ai fait que lire, à droite, à gauche, c’est à dire dans des journaux, des copies, des photocopies de journaux, dans des gazettes, j’aurais presque pu dire, tant ces feuilles étaient minces et uniques.
      Tout se mélange et je ne dirige rien. Les années n’ont plus de numéro, les mois n’ont plus de nom, ce sont des secondes et les ans sont des minutes. Dans mon cerveau le temps est aboli, il est comme l’éther de l’espace et je ne vais pas y chercher l’ordre et la rigueur d’une démonstration, je vais laisser filer les bouées du temps et de la mémoire. Je vais me laisser porter d’une houle à l’autre, d’un courant à l’autre, ensemble nous laisserons se construire le monde au gré du rythme mystérieux de ce qui, suffisamment aimé, a accepté de rester avec moi.
      Je me souviens, voilà ça me reprend, mais je me corrige, j’ai lu ; dix ans avant ma naissance les américains ont commencé à quitter notre pays. Le premier bateau militaire américain a appareillé le 15 décembre 1945. Ceux à bord savaient qu’ils ne reviendraient pas.
      Plus tard j’ai lu que certains étaient revenus, simple touristes sur les lieux des combats, Guadalcanal, Iwo Jima, Tarrawa. Plus tard, tout récemment d’autres G.I sont retournés à Hanoï, à Saïgon, à Hué, à Da Nang, d’autres combats encore.
      J’ai lu qu’en décembre 1955 il y avait eu un cyclone, pas bien méchant mais tout de même.
      J’ai lu la Nouvelle Calédonie est Territoire d’Outre-Mer
      J’ai lu six ans de silence et d’absence, tout ce qui s’était passé pendant que je n’étais pas là, avant que je revienne ici.
      J’ai lu la composition des équipes de foot, le nom de Kanyan surtout, qui jouait à l’Olympique.
Le siège de l’Olympique dans mon vague souvenir était en face de la baie des citrons. Tout le monde aimait Kanyan.
      J’ai lu les radeaux qu’on repeignait avant chaque mois de décembre, à l’Anse Vata.
J’ai lu qu’on jouait Ben Hur au Liberty. Il y avait Charlton Heston mais pour le reste : le trou.
J’ai lu, plusieurs fois de suite, lu et relu que l’Impassible, mon club préféré, vert et rose, avait battu l’Indépendante.
J’ai lu, se reflétant dans l’eau de l’Anse Vata, la belle couleur bleue des tuiles du premier Château Royal
J’ai lu que la Yougoslavie était un pays qui existait vraiment, tout comme le Kamtchatka était une véritable péninsule dans le nord du Pacifique.
J’ai lu qu’en Yougoslavie il y avait Tito et en France De Gaulle, tous deux étaient de ceux qui ont gagné la Guerre.
J’ai pu réaliser que j’habitais dans une toute petite île, me demandant quel hasard m’y avait fait naître ?
Je me demandais : était-ce une chance d’être ainsi ?
J’ai bien essayé de lire quelque chose sur nous, quelques informations, mais rien, rien, il n’y avait pas de quoi lire, je devrais attendre quelques années.
J’ai lu : une grève à la poste dans les années 60 ou 63, j’avais un ami qui y travaillait, il parlait de la grève.
J’ai lu qu’il y avait toujours des vendeurs vietnamiens dans les rues de la Vallée des Colons, avec leur carriole. Ils proposaient des légumes frais et savoureux.
Et des vendeurs de glace, le plus souvent des indonésiens, avec leur espèce de mobylette et leur sonnette de vélo.
J’ai lu qu’une salle de cinéma s’appelait Ciné-Tropique, ce cinéma était à la Vallée des Colons.
J’ai lu, Ciné Star, Ciné Lyon, Alizé Drive-In
J’ai lu qu’à la clinique Magnin, c’était le docteur Pierson qui officiait. Je le savais, je savais aussi qu’il y avait un petit bâtiment spécial où étaient les malades kanak.
J’ai lu qu’il faudrait qu’ils partent bientôt chez eux, les vietnamiens.
J’ai lu la grande réclame pour Seven Up sur le mur du cinéma Rex.
J’ai lu la grande réclame pour Air India sur le mur d’un immeuble en haut de la côte de la Potinière.
M       ( Le Matelot va à l’avant de la pirogue, ou monte en haut du mat )
Attention, Homme à la Barre, nous avons des cargos en grand nombre, sois attentif à mes indications. ( Il redescends du mat, ou revient de l’avant, avec les textes de la seconde Chronique tibétaine )
Je te lis le courrier, soit attentif, nous ne sommes plus seuls au monde.
M Série chronologique tibétaine N° 1 ( Aten)
       Je suis Aten, voici une partie de mon histoire et de celle de mon pays le Tibet.
       Fin 1949, à la suite de la défaite de Chiang Kai Shek les garnisons nationalistes du Tibet Oriental sont démoralisées, certaines passent dans le camp communiste.
       1950, au cours de la nuit de la seconde lune, les communistes entrent à Kanze, Est du Tibet, environ 32° Nord et 100° Est. Ils sont en guenilles, ils ont un assortiment hétéroclites d’armes diverses. Ils sont très disciplinés et le nombre compense le manque de qualité.
       Ils nous disent : « Le pouvoir revient désormais au peuple, vous, les chefs locaux, vous aurez un rôle primordial dans la régénération de la société tibétaine ».
       Le 7 octobre 1950, 80 000 hommes de l’Armée de Libération du Peuple traversent la rivière du Fantôme. L’armée tibétaine est battue très facilement. A la fin du même mois de l’année suivante, l’Armée Rouge entrera dans Lhassa, notre ville sainte
       Je deviens un « officiel », je reçois 120 dollars-argent par mois.
       Le 23 mai 1951 un « Accord en dix sept points » est signé sous contrainte et sous la pressions des autorités chinoises. L’ « Accord » est signé à Pékin. Il consacre le rattachement du Tibet à la Chine
       Le 26 octobre 1951 l’armée chinoise pénètre à Lhassa. Il n’y a plus aujourd’hui que deux quartiers tibétains, dans Lhassa, elle perd peu à peu son caractère sacré, en cela le but des chinois est atteint. Il y avait 35 000 habitants à Lhassa, maintenant on sait qu’il y en aura 200 000 en l’an deux mille. Le Potala ne ressemble plus à rien.
       Durant l’année 1954 le Dalaï Lama fera un voyage à Pékin
       Nous les officiels tibétains n’avions pas encore une grande conscience politique. Les chinois nous l’apprenaient, ils nous entouraient de conseillers qui orientaient nos décisions dans la « bonne direction ».
       Début 1954 dans le Tibet Oriental on redistribue les terres. Même ceux qui n’en veulent pas en ont.
       Il y avait tout le temps des séances d’auto-critique.
       Elles étaient toutes enregistrées et communiquées à la police secrète.
       Durant l’année 1956, le Dalaï Lama fait un voyage en Inde à l’occasion de 2500 ans du Bouddhisme
       1956 c’est également l’année des Cent Fleurs en Chine et 1958 sera celle du Grand Bond en avant, dans le même pays. « Que cent fleurs s’épanouissent et que rivalisent bruyamment les cent écoles », les fleurs ne se sont pas épanouies au Tibet cette année-là et nos écoles ont été fermées.
       En décembre 1957 les lamas seniors de nombreux monastères, ceux qui n’ont pas encore été tués, sont conduits dans la ville de Gönchen, les chinois y ont installé un camp de concentration temporaire. Une mendiante tibétaine, qu’on oblige à tenir un pistolet devient folle, les chinois veulent qu’elle tire sur le « khenpo » d’un monastère, elle choisit de se tuer elle-même avec le pistolet.
       Depuis leur arrivée les chinois aiment surtout montrer des films de cinéma dans les villages reculés. Ils y montrent que l’armée est chaleureusement accueillie partout où elle arrive. Les villageois doivent, ensuite, dire combien de chose ils possèdent, et combien en possède le voisin.
       Les chinois veulent que nous leur donnions nos armes, au début cela se fait sans trop de problème. En 1958 dans le village de Denko, le chef du village s’y oppose, les chinois tirent, c’est un des débuts de la révolte dans le Kham
       Dans ces moments difficiles nous parviennent tout de même les messages du Dalaï Lama, il répète que la Compassion doit accompagner, encore davantage maintenant que par le passé, nos pensées lorsqu’elles se tournent vers les chinois
       Le 10 mars 1959 il y a une révolte anti-chinoise à Lhassa, la répression fait des milliers de morts. De source militaire chinoise, 87 000 contre-révolutionnaires ont été tués entre mars et octobre.
       Cette année 1959 le Dalaï Lama part en éxil suivi de presque cent mille personnes.
       Toujours en 1959 l ’O . N . U demande à la Chine de respecter les droits de l’homme au Tibet.
       La révolte devient générale dans mon pays et c’est cette année-là que moi aussi je prends les armes, depuis longtemps je ne servais plus d’ « officiel ».
       J’ai entendu Chogyan Trungpa Rinpoché prononcer ses voeux dans le monastère de Düdtsi-til ; « en présence de tous les Bouddhas et Bodhisattvas je fais le voeu de m’acheminer vers l’Illumination. J’accepte toutes les créatures comme mon père et ma mère avec une compassion infinie. Désormais pour leur bénéfice je pratiquerai les Vertus Transcendantales de Libéralité, Discipline, Patience, Diligence, Concentration en Méditation, Sagesse, Méthode, Pouvoir Spirituel, Aspiration, Connaissance, que mon maître m’accepte comme un futur bouddha, mais que je reste un Bodhisattva sans entrer dans le Nirvana aussi longtemps qu’un seul brin d’herbe restera non-illuminé » . Nous savions tous qu’il incluait les chinois dans sa méditation.


… /…


H.B       J’ai lu la chronique de ceux qui livrent la viande dans des grands sacs de toile, toujours de la toile blanche. Aujourd’hui je me demande, je me le demande depuis plusieurs années, est-ce qu’il y avait du sang qui traversait la toile et coulait ? Le sac, par endroit était-il taché de rouge ?
      J’ai lu et relu les histoire drôles du Bulletin du Commerce.
      Lu et relu les titres des films que je n’avais aucun espoir de voir.
      Je lis encore aujourd’hui, dans ma mémoire, le titre du premier films de cinéma que j’ai vu : « Barrage contre Pacifique », c’était au drive-in Alizé.
      Plus de mille fois, dans une année, je lisais le ciel avant d’aller me coucher.
      Je me souviens des marées basses de la plage de Magenta. Voilà quelque chose qu’on ne peut pas faire disparaître : la marée basse ! Quoiqu’ avec les digues et les remblais !
      J’ai tenu dans mes mains, tous les soirs, la France Australe, je n’y lisais que les gros titres.
            LES FUMEES DU NICKEL SUR LA VILLE
            LA FAUTE AU VENT D’OUEST
            LA VALLEE DU TIR SOUS LES FUMEES
      J’ai lu encore
      La saison des pommes kanak
      Le retour de la sécheresse
      Les défilés militaires, la commémoration de Bazaine
      J’y ai lu l’assassinat de plusieurs femmes et l’incapacité de la police à trouver les coupables
Patita Akula, coupable
      J’ai lu le départ du bus de la colonie de vacance à Thio, celle du père Jacob Kapéa. On partait du parvis de la Cathédrale
      Le nouveau Haut Commissaire, un certain Risterucci, il était petit il me semble.
      Je lis partout le visage de mon père, il est vague, il surgit partout.
      Je lis dans le regard de certains que je suis étranger. Pas un étranger aux kanak, non, étranger aux autres blancs.
      Je lis en moi, mon incompréhension de ce message.
      J’ai lu les livres de Fenimore Cooper et de Pierre Pelot, mon héros s’appelait Dylan Stark, aujourd’hui encore il me fait rêver.
      Il y avait écrit sur les boîtes de conserves, des mots en anglais, les produits venaient d’Australie.
      J’ai lu, les malabars de moins en moins gros
      J’ai lu les B.D de Jonathan
      J’ai lu, les Grandes Vacances en décembre, comme chaque année
      J’ai lu, Décembre, le mois magique
      J’ai lu, le trou des Nurses pour la baignade
      Quelqu’un a écrit une réclame pour de la confiture « jam », celui-là ne connaissait pas l’anglais.
      J’ai lu la mort de Jan Palac qui préférait partir en fumée plutôt que de vivre le paradis Brejnevien
      J’ai l’histoire des Bonzes qui eux aussi partaient en fumée
      On pouvait lire sur les murs de l’église de Bourail les traces sombres, laissées par la plus grande inondation qu’ai connu le village.
      On ne lisait pas grand chose dans ce village.
      C’était même suspect de lire, quant à écrire !
      Le terrain de foot, en cas d’inondation, était une vraie piscine, avec poissons de rivière en prime.
      De Gaulle à Nouméa
      J’ai lu que c’était simplement le printemps à Prague
Je n’ai pas lu de relation des exploits du Spoutnik mais on en parlé dans la cour de récréation
J’ai entendu parler de Youri Gagarine comme d’un héros, dans la rue, je n’ai rien lu à ce propos, mais je le crois, c’est un héros
      J’ai lu les noms des grands chevaux de courses Balto, Kurakmort, Rosco
M.       Ooh! C’est le calme plat.
H.B       Lors du tour cycliste de 1967 on s’est tous tenus sur le bord de la route. Européens, kanak, wallisiens, tous mêlés, le trottoir était trop petit.
M.       Tu m’entends ? Ca n’a pas l’air de t’intéresser qu’il n’y ai plus de vent. Sans vent on risque pas d’avancer, ni sur la mer, ni dans tes souvenirs. Tu ne connaîtrais pas une petite prière toi qui a été à l’école chez les curés.
H.B       Si, je t’entends, tu cries assez fort comme ça. Les curés ; je crois qu’ils vous le laissaient bien volontiers, le pouvoir de commander aux éléments. Et puis on est pas pressé, là où on va, on nous attendra.
M.       Tu ne voudrais pas, encore une fois, décider seul du lieu où on va, et de la manière dont on y va. Souviens-toi de la dernière fois, nous avons fait un pacte. Respecte-le et fait avancer cette pirogue.
H.B        Et comment ? Tu veux peut-être que je me jette à l’eau et que je pédale à l’arrière ?
M       C’est une idée, pour une fois. Mais tu as trop peur des requins. Moi, je suis un peu polynésiens, et les requins ce sont mes amis, il ne me feront rien, et puis j’ai envie de me baigner, ça me changera de la fumée du nickel et de la poussière du tour cycliste. Mais continue donc, je suis curieux de savoir le nom du vainqueur.
( le matelot se jette à l’eau, ou disparaît. Sa dernière réplique est sur un ton humoristique, il s’amuse du sérieux de l’Homme à la Barre )
H.B      Heureusement la voix de Henry de Camaré et son discours, duraient plus longtemps que le passage des cyclistes.
      Certains enseignants, et je suppose certains patrons également, faisaient arrêter le travail au moment de la retransmission de l’arrivée des étapes.
      J’ai lu les victoires de Dany Thomson et de Daniel Cornaille, de Roger Loquet, seulement une victoire d’étape pour celui-là.
      L’image de Jacques Anquetil était dans la tête de tout le monde, particulièrement à cette époque de l’année.
      J’ai lu les destinations du pique-nique dominical : Plum, Magenta, Pierre Vernier, Pointe aux Longs Cous, Dumbea.
      J’ai lu qu’il fallait bien travailler pour avoir un bon-point, les curés donnaient en plus, à la sortie des classes, du pain et du chocolat.
La S . C . E . A, société de transport inter-urbain utilisait les vieux bus de l’armée Américaine
      J’ai lu, « les radeaux ne seront plus en bois dans quelques années ». Et en quoi seront-ils ? Je me le demande
      J’ai lu Wéjième, le grand sprinter, ne court plus
      J’ai lu, le phare Amédé pour cinq mille francs, pension complète
      J’ai lu l’îlot Maître et son hotel
      J’ai lu, les glaçons sont dépassés, on va inventer les Solero aux fruits
J’ai lu les petites bouteilles de Coca Cola se font très rares, Andy Warholl s’est mis à les collectionner!
      J’ai lu, le Colysée, salle de spectacle, affichait complet tous les samedis soirs. Cinémas, concerts, bals, tout était bon pour assouvir le besoin de divertissement des villageois qui ne lisaient pas beaucoup, ni n’écrivaient.
      Sur le visage des conducteurs on lisait la fatigue et le passage des cols, surtout celui de Boghen, laissait de la poussière et des traits marqués sur le visage.
      J’ai lu : « Roch Pidjot, élu député, il bat Roger Laroque ».
      J’ai lu écrit sur un mur de la vallée du Tir : « deux couleurs un seul peuple ».
      Le ministre Messmer arrive, il est aux Iles Loyauté.
      Je l’ai vu en photo, juché sur les épaule d’un gaillard de Maré, il a même un bandeau rouge noué sur le front !
      Mon frère, un ami, moi-même, nous étions là, dans la rue près du quai des Volontaires, une nuit de novembre 1970. Quelques agents de police pris de panique on tiré en l’air avec leurs pistolets. Le lendemain on a lu la chronologie de l’événement. C’était assez fidèle mais on ne disait pas le pourquoi de l’attroupement, apparemment effrayant, de ces trente ou quarante kanak.
      Lecture de Paris en émeute, barricades et pavés, manifestations et gaz lacrymogènes, on en parlait partout, un jour on connaîtrait ça à notre tour.
      Publiquement on s’inquiétait des calédoniens à Paris, je crois qu’on s’inquiétait surtout de savoir si oui ou non ils participaient.
      Rudy le rouge a eu sa photo publié même au bout du Monde, ça c’est de la notoriété non !
      J’ai vu le visage de Jean Paul Caillard, je ne sais plus si c’était à la télé ou dans un journal, il me semble qu’il saignait un peu, je ne sais plus.
M        Tu veux de la friture ?
H.B       De quoi ? Mais d’où sors-tu ?
M.       Tu pers la mémoire, où tu ne vois plus rien, c’est toi-même qui m’a fait remonter à bord.
Il faut te nourrir. Je te propose quelques-uns des poissons-volants qui sont tombés, pendant ton délire, sur la pirogue, je t’assure c’est très bon, l’un de vos navigateurs solitaire dans les années trente s’en régalé lorsqu’il poursuivait le soleil.
H.B       Je ne délire pas, je lis dans ma mémoire, je lis l’histoire de notre pays, une partie de son histoire, celle que je connais. Tu devrais te soucier de cette histoire toi aussi.
M       Et quoi encore ? Rien de plus palpitant à me proposer ? Tiens mon histoire elle est autant dans ces poissons que je te propose que dans tes souvenirs. Mais c’est vrai ! Et crois-moi, ce que tu racontes m’intéresse, ça complète ma propre histoire. Va continue je m’occupe de tout.
H.B       Vallée du Tir ou A.S.L.N qui sera champion cette année. Voilà le gros titre du journal en Avril 1968.
      Je lis : Tepava gagne le concours de pèche sous-marine et Gilbert Tong pique une mère loche de 250 kilo.
      J’ai lu que l’île Nou n’était plus une île et donc certaine expressions n’avaient plus cour
      J’ai lu par-dessus l’épaule d’un curé canadien du Sacré-Coeur de Bourail les exploit lunaire des Appolos.
       Ils mangent le poisson, le Matelot sort de dessous une natte un paquet de feuilles.
M       Je te fais la lecture :
M série chronologique tibétaine N° 2 ( C Trungpa)

      Je suis Chögyan Trungpa, il s’est passé des choses terribles quand les chinois sont venus au Tibet
      Nous sommes en 1957. Le monastère de Dütsi-til est attaqué, les militaires entrent dans la bibliothèque et détruisent tous les livres.
      Ils utilisent les peintures, posées sur des grandes planches, comme plateaux pour servir la viande aux soldats
      Les soldats communistes sont des milliers, ils ont des armes automatiques. A partir de leur quartier général de Nangchen, ils vont dans les campagnes, capturent les paysans, détruisent les monastères et tuent les moines.
      Agé de vingt trois ans, je m’enfuirai du Tibet, avec un groupe important de moines et de paysans, nous irons en Inde. La dernière étape de notre fuite durera du 15 décembre 1959 au 17 janvier 1960, une dernière étape à pied à travers les hauts cols de l’Hymalaya
Le 26 décembre j’ai appris qu’un des lamas qui avait pris une autre route que la nôtre s’est pendu dans sa prison. Une patrouille a fait prisonnier son groupe, ils l’ont d’abord interrogé.
      Alors qu’il se savait espionné, Khenpo Ganshar, responsable du monastère de Surmang, dit qu’il est enchanté d’avoir l’occasion de parler à un tel espion, de la doctrine de la non-violence qui conduirait à la cessation de toute souffrance.
      Je rencontre souvent des fonctionnaires communistes, ils m’offrent des étoffes et des portraits du président Mao, ils me disent de lire « l’Illustré Populaire ». Ces fonctionnaires me semblent des êtres tout à fait différents de nous. Leur comportement est étrange, leur sourire a une autre signification que le nôtre, que faire ? Si j’écoute les lamas seniors du monastère je ne répondrai pas à leur invitation de me rendre à Pékin
      J’ai beaucoup d’études à faire, notamment au monastère de Pepung en compagnie du vénérable Qyalwa Karmapa. J’y vais avec Akong, nous chevaucherons pendant trois jours.
      A son retour de Chine le Dalaï Lama a visité le Tibet Oriental et nous l’avons rencontré. Nous commençons à perdre courage, les communistes sont très puissants, les années heureuses sont derrière nous.       Je reçois une lettre, il y a très peu de mots : « vous ne devez pas trop dépendre des autres. Si toutes les actions sont accomplies selon le Dharma, elles ne peuvent échouer ». Nous sommes plusieurs à essayer d’établir une communauté près de la frontière avec la Chine, malgré les chinois qui nous l’interdisent, nous n’avons pas encore réussi. En fait « jusqu'à la fin des liens de l’égoïsme il ne peut y avoir de refuge permanent ni de demeure dans le monde ».
      Lors d’une longue retraite dans une grotte cachée, j’ai écrit environ mille feuilles de papier tibétain. Un berger se doutant de ma présence dans la grotte est venu me rassurer et me dire que le secret de ma présence ne dépassera pas le village. Il m’assure que tout le village s’occupera de moi. Je sais que c’est une des innombrables réalités que les chinois ne peuvent comprendre du Tibet
      1961 est aussi l’année d’une nouvelle résolution de l’ O . N . U enjoignant la Chine de respecter les Droits de l’Homme au Tibet.
      Le 16 octobre 1964 les Chinois ferons l’expérimentation de leur première bombe atomique. Nous sommes loin à ce moment-là de la réalisation paisible du Mandala Kalachakra, celui de la Roue du Temps
      Le 9 septembre 1965 Pékin proclamera la création d’une « Région Autonome du Tibet », c’est selon nous la fin du Tibet historique.
      En août 1966 il y aura également la fameuse Révolution Culturelle à Lhassa. Ce sera l’occasion de détruire la quasi totalité des monastère et des temples encore debout. Des camps de travail et de rééducation seront ouverts dans chaque région du Tibet. Certains écriront que peut-être 6 000 édifices auront été détruits au cours de cette Révolution Culturelle, de laquelle les tibétains ont retiré bien peu de chose.
      Je ne cesse de me répéter que la méditation en toute situation est nécessaire et possible. A ceux qui viennent me parler je dis qu’il faudrait essayer de s’acquitter de ses propres tâches quotidiennes avec un « esprit de méditation », et que s’il n’y a pas de « guru » externe, ils est possible est nécessaire de développer l’enseignement en soi-même.
      C’est au cours du mois d’avril de l’année-porc, soit 1959, que la décision de quitter le Tibet, s’impose à moi. Je me dis : « ce sera l’Inde ».

. . . / . . .
H.B       J’ai perdu beaucoup de temps à déchiffrer les noms, beaucoup trop cabalistiques à mon goût, des camions de transport du minerai de nickel : Magirus, 15 tonnes, 20 tonnes, Fiat 12 tonnes, 18 tonnes, Berliet, etc.
      J’ai lu, pendant les Week End, le nom des marques de voitures, qui sur la même route du même village, remplaçaient les camions de nickel : Fiat 124, 125, 404 Peugeot, R 16 2 C.V Citroën, etc …
      J’ai lu qu’on remplaçait les bacs par des ponts sur toute la Côte-Est
      J’ai lu que les cols à horaires étaient peu à peu supprimés
      J’ai lu et entendu les réclames pour les Scooters et les Mobylettes. Le magasin Motobécane était situé en pleine ville, il vendait les voiture N.S.U également.
      J’ai lu l’accostage du grand paquebot
      J’ai lu la venue prochaine du France
      J’ai lu qu’il était resté très loin de la ville
      J’ai vu la photo du Paquebot à l’encre, hors du récif
      J’ai lu que beaucoup de monde avait été l’admirer, mais pour cela il fallait avoir un bateau soi-même.
      J’ai lu qu’on construirait bientôt une nouvelle gare maritime
      J’ai lu que c’était le Boom du nickel
      J’ai lu que c’était la Guerre du Vietnam
      J’ai lu que si le nickel va tout va
      J’ai lu que le grand échangeur qu’on construisait près de Ducos serait bientôt trop petit
      J’ai lu la question : « et après le Boom du nickel qu’est-ce-qu’il y a ? »
      J’ai lu la réponse : « oiseau de mauvais augure »
      J’ai entendu le grand discours sur la prochaine usine dans le Nord, déjà,
      J’ai lu que le maire de la commune concernée s’était écrié : « c’est trop beau pour y croire ». Il y croyait cependant, j’en suis certain.
      Il y avait sur le coté de la photo, le regard condescendant des techniciens
      J’ai lu le titre des films que le nouveau ciné-club de Nouméa se proposait de projeter, il y avait le film « IF «
      J’ai lu que la F.O.L proposait « le mandat » de Ousman Sembene. Plusieurs années plus tard on étudierait ce livre dans certaines classes
      C’est à cette époque que j’ai lu que c’était Mizoguchi, lui-même, qui avait réalisé le film de la finale du 100 mètres masculin des jeux olympique de Tokyo. Le film, présenté à Nouméa , s’intitulait : « Tokyo Olympiade »
      J’ai lu, on ventait tout autant sur de petites affiches :
      l’eau de la Crouen commune de Canala
      le sable de l’Ile des Pins
      les bals du Tahiti Cabaret
      la baie de Hienghène et les tours
      Les pilous des îles Loyauté
      J’ai lu la nécessité de développer l’agriculture
      J’ai lu que la Brousse ne voulait pas mourir
      J’ai lu la mort de John Kennedy, celle de Luther King, on se sentait concernés
      J’ai lu la mort de Kroutchev, le triumvirat de remplaçants composé de Kossyguine, Podgorny et le troisième était peut-être Brejnev       J’ai lu les aller retours de Kisinger entre Tel Aviv et Le Caire
      J’ai lu quelques poèmes de Raymond Lacroix dans les Nouvelles ou la France Australe
      J’ai lu qu’il y avait les Contes de Poindi et puis les Nouveaux Contes de Poindi.
      J’ai lu Manhattan Blues de Pierre Kyria
      J’ai lu Do It de Jerry Rubin
      J’ai lu un long article et vu une grande photo au sujet du premier grand paquebot italien qui venait en Nlle Calédonie, il s’appelait le Galiléo
      J’ai lu les poèmes d’amour que j’écrivais presque chaque semaine
      D’autres bateaux, pas de vrais paquebots, ont ramené chez eux, où ce qui deviendrait leurs chez eux, des centaines de vietnamiens du nord, au nord-Vietnam.
      Certains de ces gens sont revenus depuis, ou biens certains de leurs enfants       C’est la même année, ou presque, qu’une équipe de football est venue tout droit d’Allemagne, l’équipe a joué contre notre sélection
      Les matchs avaient lieu au stade Brunelet, Anse Vata
      J’ai lu et relu les titres des films et regardé les photos épinglées sur le murs extérieur, en fausse briques blanches, du Petit Hickson
      J’ai lu que le premier « Escalator » mécanique venait d’être installé dans le magasin Barrau. Je suis allé l’essayer plusieurs fois
      J’ai lu qu’on nous disais d’être heureux dans le Meilleur des Mondes Possible. C’était toujours le Boom
      J’ai lu que les Baraques étaient rouvertes pour la saison, on y trouverai le « Circuit de la Mort » et des attractions australiennes.
      J’ai lu l’affluence de plus en plus grande, pour certains c’était la « sortie de l’année », comme l’écrivait le journal La Voix du Cagou
      J’ai lu dans le journal unique et quasiment obligatoire, la fin des Baraques pour cause de tapage et d’incompétence de l’exécutif
C’est en grande rade que ce lisait le boom économique. On comptait jusqu'à quatorze navires « General Cargo » en attente d’être déchargés
Nous avons tous travaillé comme docker pendant les vacances
      J’ai lu le règlement avant d’y aller : le travail de déchargement, vingt quatre heures sur vingt, les quarts à partir de dix-huit heures jusqu’au matin, payés six heures, travaillés quatre heures
      J’ai lu les descriptions : on vient de tout le pays pour travailler deux ou trois semaines, retour en tribu et ainsi de suite, c’est le boom, c’est l’émigration aussi et l’exode rural
      J’ai lu que le « terrain de camping du Ouen Toro » était surpeuplé, du bleu, du jaune, du marron, toutes sortes de tentes abritaient une population arrivée précipitamment
Il y avait très peu à lire sur la vie en tribu ou dans les stations d’élevage, les fermes agricoles et la vie en dehors de Nouméa
      J’ai lu la grande banderole que Dewé Gorodey et ses amis essayaient d’accrocher aux barrières du Lycée Laperouse le jour d’un examen
      J’ai lu deux lignes sur l’événement le lendemain, nulle part je n’ai pu lire qu’on donnerait la parole à ce groupe
J’ai vu Nidoish Hnaisseline sur le parvis de la Cathédrale, avec un foulard rouge à son poignet, il parlait avec mes amis du comité de lycéens. Le lendemain j’ai lu quelque part que d’autres yeux nous épiaient
      J’ai lu qu’à l’Avenir Calédonien on acceptait que les jeunes viennent parler, notamment de l’armée, nous y sommes allées une fois avec Armand
      J’ai lu, les lycéens étaient pour la première fois descendus dans la rue pour demander la suppression du service militaire
      Il y en a qui rêvaient
M       Et alors pourquoi ne pas rêver, est-ce que tu rêvais toi à cette époque ? Je l’espère pour toi, mais pour le moment le rêve nous échappe, il y a un coup de vent qui s’annonce.
H.B       Maintenant c’est sûr, Pink Floyd ne viendra pas à Nouméa, pas davantage Janis Joplin ni John Mayall, par contre Johnny, Hervé Villard et Dalida, eux c’est certains viendront, voilà ce que j’aurai pu lire si j’avais été plus attentif aux tendances musicales de mes semblables
M       ( En grande colère, il interpelle l’Homme à la Barre, verbalement et gestuellement )
      Pendant que se déchaîne l’ouragan
      Pendant que le vent et la mer se liguent pour mettre nos vie en danger
      Pendant que le ciel perdant son éclat nous oublie et semble nous condamner
      Pendant que je suis attentif à la volonté du Diable
      Pendant que mes propres dieux s’amusent avec moi
      Toi
      Tu te souviens
      Toi tu t’égares, tu nous oublies tous les deux et tu ne songes qu’au passé
      Mais Toi, si tu as le droit par ton inconscience de risquer ta propre vie, toi qui te complais dans l’inaction, par cet abandon malencontreux dans la nostalgie, tu n’as pas pour autant le droit de t’octroyer MA vie
H B       Ne m’interpelle pas ainsi ! Tu es librement monté sur cette barque, tu peux t’en aller. Je n’ai peur ni du diable, ni de tes dieux, ni de tes imprécations. Ce n’est pas le premier coup de vent que nous allons affronter, pas de panique s’il te plaît.
M       Laisse moi finir, ne m’interromps pas, n’as-tu rien appris sur l’écoute de l’autre ? Où veux-tu que j’aille, tu veux que je saute à l’eau ?
      Ce coup de vent n’a rien de comparable avec les autres. Celui-là c’est ta propre création, est certainement la mienne également. A évoquer tes souvenirs et tes lectures, les émotions et les tourments de ton ventre, en évoquant notre histoire, tu as fait surgir des énergies nouvelles que nous ne contrôlons pas totalement. Pour l’instant ces énergies s’habillent de formes violentes, imprévisibles, et tu dois, avec moi, affronter ce que nous avons engendré, en espérant que nos belles éjaculations n’ont pas engendré des monstres.
      Toi, viens donc à mes côtés combattre et sauver, pendant qu’il en est encore temps, nos deux vies
      Viens près de moi te montrer digne de l’océan
H.B       ( il se lève et tout en parlant, participe à la lutte contre l’ouragan)
      Je suis là. Saches que si aujourd’hui nos vies sont ce qu’elles sont, c’est parce qu’il y a eu hier.
      J’ai créée ces énergies nouvelles, soit
      Ainsi, nos vies ne viennent ni du néant ni du ciel
             ( moment de silence )
      Si demain il y a
      C’est qu’hier j’étais vivant et que le monde autour de nous s’occupait à construire nos vies d’aujourd’hui
      Alors
      Ne me reproche pas d’être à l’écoute de ce passé récent
      Je te le dis, je ne sombre ni dans la nostalgie ni dans le regret, j’ouvre simplement les yeux à ce qui a pu donner sa couleur à notre sang
M.        Je veux bien croire ce que tu dis mais nous avons
      maintenant
      un ouragan à vaincre
      Veux-tu que nous allions en éclaireurs, toi et moi, voir de l’autre coté de ce vent ce que la vie nous réserve ? Mais si tu es tenté de me dire oui, tu dois savoir que cet ailleurs n’est autre que la mort
      Mais si nous voulons vivre aujourd’hui, vivre ce que nous propose cet hier qui n’a pas encore quitté ta mémoire
      Alors viens
      Tire sur cette corde et pousse sur cette barre
      Sois attentif aux assauts des vagues et ajuste ton sillage comme il faut
      Ensuite tu retourneras à tes aises, tu nous diras tes lectures
      Nous y puiserons du sang et des rires pour plusieurs jours
( agitation liée à l’arrivée du Coup d’Ouest, on entend le vent et le bruit de l’eau sur la coque de la pirogue. Les deux s’agitent beaucoup, il y a ces coups de gueule et des actions de force - ils tirent ensemble sur des cordes - et puis ils attendent que ça passe)
      ( Dans le calme revenu, le Matelot s’allonge sur le dos, il tend les bras au ciel et fait surgir, par miracle, un paquet de feuille)
M série chronologique tibétaine N°3 ( Aten)

      Nous les Tibétains nous sommes certainement un peuple d’arriérés. Nous sommes certainement des ignorants et des pauvres, sur le plan matériel, tout ça est certainement vrai. Et pourtant nous avons comme tout le monde le droit d’exister comme nous le voulons. Si cette misère matérielle est nôtre et que nous en faisons notre bonheur, nous avons le droit de nous en contenter, comme tous les autres peuples de la Terre.
       Le soulèvement, contre les troupes chinoises, dans cette région a commencé le quatorzième jour de la première lune de 1956. Une jeune épouse, Dordjé Yudon, de la famille Gyari Tsang, prit la décision en l’absence des autres, de fomenter une révolte, c’était dans le Nyarong, Tibet Oriental. Elle rassembla ses hommes et dépêcha des courriers dans toute la région. Ainsi à la tête d’une troupe, sans entraînement, elle attaqua les avant-postes chinois ainsi que leurs colonnes de militaires.
       Toujours durant la même année de 1956, les Chinois qui avaient toujours dit qu’il n’y aurait pas, dans le Tibet par eux libéré, de lutte des classe, déclarèrent que « les seigneurs et les moines sont comme de la viande pourrie. Si on ne jette pas la viande elle sent toujours. » Ainsi ils ont levé le voile sur leurs véritables intentions.
       Heureusement on savait la présence de notre chef ; le Dalaï Lama, dans la ville de Lhassa. Il y avait aussi beaucoup de Chinois et ils commandaient. Mais sa présence surpassait de beaucoup la leur et c’est pour ça que nous décidâmes de l’y rejoindre, c’était lors de la dixième lune de 1958.
      En 1958 nous entendons beaucoup de discours éducatifs de la part des commissaires politiques chinois, « les moines et les lamas sont les exploiteurs et les ennemis du peuple, il faut exterminer les ennemis noirs et les ennemis rouges » déclarent les autorités chinoises. Je me dis que nous n’avons pas du tout les mêmes conceptions d’être au service de son peuple. Ils déclarent également que les petits moines doivent critiquer les lamas.
      Nous avons pris les armes. Au début de 1959 notre groupe armé ainsi que d’autres venus nous rejoindre, étions encerclés par l’armée régulière chinoise. Nos « bandes armées » réussirent à s’échapper de la région de Zachukan, nous avons rejoint un groupe dirigé par le vieux lamas Dhalak Tulkou. Toute ma famille, y compris les enfants, nous ne sommes jamais retournés chez nous.
      Nous étions en fuite comme des milliers de Tibétains, à travers les montagnes, les vallées abandonnées et les cols surveillés par l’armée chinoise. Lors de la sixième lune de 1959 je vis sur la route, une femme et son enfant, serrés l’un contre l’autre, couchés sur la pierre dure. Ils étaient morts et un chien tirait férocement sur le bras du petit, mais la mère, jusque dans la mort, refusait d’abandonner l’ enfant.
      Un soir je comptais mes balles, j’étais fatigué et déçu de tout. Il m’en restait soixante, j’en avais utilisé vingt. Les soldats chinois lancés à notre poursuite était des cavaliers musulmans, les « Hui hui », ils étaient intrépides et ils savaient se battre. J’avais perdu mes deux femmes et ma fille, je n’avais plus d’illusion.
      Il y avait un réseau de résistants, de combattants, « quatre fleuves et six montagnes ». Il soutenait le Dalaï Lama, il fut à l’origine de la grande insurrection de mars 1959, ce mouvement était surtout constitué de guerriers du pays de Kham. C’est ce groupe qui eut la mission de conduire le Dalaï Lama jusqu’en Inde.
      Voilà, tout est dit, simplement, nous sommes partis seize de notre village. Nous sommes seulement quatre à avoir survécu à cette trop longue et terrible fuite vers l’Inde. Je suis Aten, je viens aussi du pays de Kham mais je ne suis pas resté chez moi pour les combattre, j’ai choisi de partir, les chinois s’apprêtait à exterminer ou déporter tout notre village. J’ai appris quelques nouvelles des uns et des autres, je sais que le vieux Lama, Dhalak Tulkou, a été pris, il a été fouetté et battu à mort, attaché sur un rocher.
      Pourquoi nos Lamas sont-ils tués ? Ils étaient avec le peuple, comme des étoiles dans le ciel du Tibet. Les esprits de ceux qui ont marché à mes côtés m’accompagnent, maintenant qu’ils ont trouvé la paix.
. . . / . . .
            [ La nuit s’installe sur l’océan qui est éclairé par la lune, la navigation continue ]
      [ Le matelot s’affaire à préparer le navire pour passer la nuit, petite lumière et réglage de la voile, il prend la barre et l’autre se couche ou reste debout....]
H.B       J’allais lire le nom des bacheliers, listes affichées sur la vitre de la porte du rectorat. Il y avait le mien et celui de mes amis
      Je lisais la Voix du Cagou, toujours mêlant courage et facilité
      J’ai lu l’occupation du tribunal, une matinée. Que voulaient les occupants ? Qu’on libère quelques-uns de leurs amis politiques, stupidement retenus en attendant un procès
      J’ai lu les noms de quelques personnes emprisonnées suite à cette occupation
      J’ai lu « température de l’eau de mer ce matin à l’Anse Vata : 27°5 »
      J’ai lu que le col de Boghen était doublé d’une route coaltarée entre Moindou et Bourail
      Aifa le Calife, toujours maire de Bourail, peut-être pas cette année-là mais il le serait un jour, et pour longtemps
      Je n’ai lu que très peu d’informations à propos du Kon Tiki, mais suffisamment pour connaître Thor Eyerdhal et sentir que je m’intéressais à ces questions de peuplement du Pacifique
      J’ai lu Gaica A S L N 2 à 0
      J’ai lu Tony Mundine viendra boxer à Nouméa
      J’ai lu Jean Claude Boutier a boxé à Nouméa contre Griffith
      J’ai lu Wanaro N’Godrella va venir jouer avec l’équipe du Racing club de France, avec Proisy également
      J’ai lu la victoire 2 à 1 de l’Allemagne sur la Hollande
      J’ai lu les exploit des Appolo au départ de Cap Kennedy
      J’ai lu que les Russes perdaient du terrain dans la course à l’Espace
      J’ai lu les typhons au Pakistan Oriental
      J’ai lu qu’à la suite de ces catastrophes naturelles ce Pakistan Oriental devenait le Bengla Desh
   &nbs&bsp;   nbsp;p;  Georges Harrisson et Bob Dylan et beaucoup d’autres avaient organisé un concert au profit de ce tout nouveau pays
      J’ai lu U .T . A, alors que je pensais toujours T . A . I
      J’ai lu la fin pitoyable de Richard Nixon
      J’ai lu la disparition du Grand Timonier, ce jour-là même à Nouméa une librairie avait fait sa vitrine à propos de cet homme
      J’ai lu que cette librairie, les Pléïades, n’existerait plus, quelques années après cet exploit
      J’ai lu bien avant, toute la salade autour de la piste Ho Chi Minh
      J’ai lu pratiquement dans le même temps la tragédie du Biafra
      J’ai lu les réclames pour la consommation locale : « Calédonien je veux »
      J’ai lu que la musique que j’aimais était une musique de drogués
      J’ai lu que ceux qui aimaient Jimi Hendrix étaient tous des drogués ou qu’ils le deviendraient un jour
      J’ai lu les pâtes Madonna et les quotas d’importation, les chocolats Biscochoc, les savons locaux et les P.Q Cellocal
      J’ai lu, plus tard, que le P .C préférait l’alcool à la marijuana, parce que l’alcool ne démobilisait pas
      J’ai lu que dans la vallée d’Amoa il y avait de bons champignons
      J’ai lu que certains jeunes gens de Nouméa partaient en cortège en faire la récolte
      J’ai lu l’analyse très succincte des matchs de foot entre Gaica et l’ASLN
      J’ai lu le nom de Michel Clarcque, gardien de Gaica
      J’ai lu que Kanyan, Moise, Charles, Gurera, Delmas et Bénébig ne joueraient plus
      J’ai lu et relu les plans de développement de toute la N.C et particulièrement ceux de Doniambo et les pêcheries et les crevettes et la filière bois et la filière café-soleil et la filière coprah et la filière tourisme et la pauvreté des galeries de peinture. Plus tard viendraient les peintres qui avaient quelque chose à dire
      J’ai lu qu’un jour Memphis Slim, le grand blues man, viendrait à Nouméa et que je le verrai
      Et j’ai lu par la même occasion que quelqu’un rêvait de Roda Scott
      J’ai lu le catalogue de l’exposition « Arts Dock », il y avait la présence du peintre aborigène, Polly Watson
      J’ai lu, le singe de l’Anse Vata est finalement mort
      J’ai lu qu’un jour on nous expliquerait tout sur l’avenir du pays et qu’on aurait du mal à y comprendre quelque chose
      J’ai lu : Hugo Pratt est mort il ne viendrait donc jamais à Nouméa
      J’ai lu les tribulations d’un italien en scooter autour de la Grande Terre
      J’ai lu Milos Cernianski
      J’ai lu Kenneth White, Boris Pasternak, Scot Fitzgerald, Basho et les autres, Li Po et son pôte Tu Fu, James Ellroy, Tony Hillerman
      J’ai lu des livres dont je ne me souviens ni du titre ni de l’auteur, qui sont absents de ma mémoire mais qui occupent en véritables conquérants, mon cœur disponible
      J’ai lu que le Cap des Pins ne faisait plus l’unanimité pour ses prestations de cabotage entre les Iles et Nouméa
      J’ai lu qu’il y avait eu un fameux concert au Liberty, ce jour-là a marqué le tout début d’un genre musical original, le groupe je crois s’appelait Bwenando
      J’ai lu la rénovation de l’aquarium éternel et ses coraux fluorescents
      J’ai lu la mort de Bob Marley
      J’ai lu qu’il y avait eu une réunion à Nainville les Roches, que ça se passait deux ans après la mort de Pierre Declercq
      J’en ai lu la conclusion
      J’ai lu les futures élections et un futur boycotte
      J’ai lu la difficulté qu’il y avait à publier quelque chose, de la poésie ou quoi que ce soit, à Nouméa
      J’ai lu les difficultés qu’il y avait à dépasser les vieilles subordinations
      J’ai lu que tout devenait politique et qu’il serait difficile d’exister, tout simplement
      J’ai lu qu’aux barrages et aux morts, d’autres barrages et d’autres morts antagonistes, répondaient, en véritable échos morbides
      J’ai lu une ouverture
      J’ai lu que les fascistes s’insurgeaient
      J’ai lu qu’ils étaient comme toutes les extrêmes droites, haineux et dangereux
      J’ai lu qu’on ne les suivaient nulle part
       J’ai lu trop de morts
      J’ai lu que Wanaro N’Godrella avait gagné le premier tournoi international de tennis
      J’ai lu que Toshiba sponsorisait ce tournoi
      J’ai lu, à la suite de ce Toshiba les autres japonais débarquaient : JVC, Sony, Seiko, Casio
      J’ai lu, Konbouare jouait à Paris

      J’ai lu, certains y croyaient encore que la « Californie c’est comme la Calédonie »
      J’ai lu, le Cap des Pin serait peut-être désarmé, ça m’a fait penser à la chanson de Swan de l’année 1978
      J’ai lu qu’au lycée Do Kamo de la rue Taragnat des fascistes avaient jeté une bombe, on avait évité le massacre d’extrême justesse
      J’ai lu qu’on passait facilement d’un excès d’enthousiasme à la plus profonde déprime quand à notre devenir et l’évolution des relations entre les ethnies
      On passe de la fête entre amis ou de la fête publique, aux barrages sur les routes de mine
      J’ai lu, le pays de mon père est maudit
      J’ai lu que « le Mur » s’écroulait et que le cours d’histoire de l’année dernière n’était plus valable cette année
      J’ai lu qu’on pouvait être ici comme au centre du monde, que de rien on ne pouvait être ignorant
      J’ai lu qu’en une succession de gestes simples on accédait aux connaissances du monde entier
      J’ai lu qu’on pouvait croire à cela et croire encore à son originalité, j’ai lu ça sur les quelques murs tagués de Nouméa
      J’ai lu, Robert Teritehau est comme ces ancêtres navigateurs il traverse le monde sur une planche et une voile
      J’ai lu, Guépy abandonne le tennis pour le golf
      J’ai lu, les écrivains Gorodey et Kurtovitch ont été invités en Australie
      J’ai lu, les étudiants de Nouméa défilaient dans la rue, certains avaient même des cheveux longs
      J’ai lu que tout était changé, plus de vendeurs ambulants ni de vietnamiens en chapeau pointu plus de scooter plus de cinéma Liberty pour les grands films mais toujours Hickson pour diriger dans ce domaine, Plus de marché aux poissons vivants, plus de route en terre ni sur la côte Est ni sur la côte Ouest
      J’ai lu les horaires des avions, il y en a cinq ou six pour l’Europe par semaine et il y en a tous les jours pour quelque part dans le Pacifique
      J’ai entendu dire que les boîtes de nuit d’ici valaient celles d’ailleurs
      Jimmy Cliff et Luke Dumbe sont venus
      J’ai lu que Rodha Scot viendrait effectivement, j’ai pris un ticket et je suis allé la voir
      J’ai lu qu’il n’y a plus de Haut Commissaire mais un Délégué du Gouvernement
      Sur radio Djidoo les chansons sont souvent en kanak, je n’y comprends pas grand chose mais le rythme est unique
      Il n’y a plus de Territoire mais trois Provinces
      Je lis tous les écrivains de Nouvelle Calédonie qui sont vivants et il y en a beaucoup que j’aime
      J’ai lu, j’ai lu sur mon agenda que je n’écrirai pas tout ce que j’ai lu
      J’ai lu, « ce que j’écrirai ne s’écrirai pas en ordre, ma mémoire se permet de jongler avec le temps et la rigueur des chronologies »
      J’ai lu « ainsi mon esprit a davantage de chance de recevoir l’oxygène dont il ne peut se passer
      J’ai lu « je conduis ma barque avec tout ce monde, mon monde, autour de moi », « il me nourrit, il me façonne, il m’aime »
      J’ai lu de l’inquiétude sur le visage de cette nounou kanak qui chaque matin conduit un jeune garçon européen, à l’école primaire, son inquiétude qu’un accident arrive du fait de l’insouciance du petit
M.        ( il prend son texte d’un panier descendu d’en haut) puis H.B
Série chronologique tibétaine N°4 ( C.Trungpa)

      1978 nous donnera droit à une timide libéralisation
      Janvier 1979 le Dalaï Lama envoie des représentants en Chine et au Tibet, il y en aura encore trois autres déplacements à Pékin, sans résultat.
      Cette même année les Chinois, chez eux, réhabilitent un de leurs philosophes, banni lors de la Révolution Culturelle, ils construisent même un « mur de la démocratie »
      Fin 1979 ce brave et courageux « mur de la démocratie », qui a bravé les pluies et les vents contraires est à son tour interdit
      Nous enverrons une nouvelle délégation en Chine, sans davantage de résultat tangible, ce sera en 1982. Nous avions beaucoup d’espoir pourtant, car depuis quelque temps une plus grande tolérance religieuse se manifestait en Chine, et même au Tibet.
      « Je m’adresse à vous aujourd’hui en tant que chef du peuple tibétain, mais également en tant que moine bouddhiste obéissant aux principes d’une religion fondée sur l’amour et la compassion », c’est par ces mots que le Dalaï Lama commence la présentation aux membres du Congrès des Etats-Unis d’Amérique, le Plan de Paix pour le Tibet en Cinq Points. Nous sommes le 21 septembre 1987.
      5 mars 1989, Lhassa est à feu et à sang, le 7 mars, le gouvernement chinois proclame la loi martiale dans la ville.
      10 décembre 1989, le Dalaï Lama reçoit le prix Nobel de la paix. Le Xème Panchen-Lama meurt à Lhassa, l’enfant de sa réincarnation est toujours détenu quelque part en Chine.
      En 1992 Pékin déclare le Tibet : Zone Economique Spéciale ce qui a pour effet le transfert massif de colons chinois vers Lhassa.
      Cette même année sera l’année du dernier contact direct entre le gouvernement chinois est celui, en exil, du Tibet.
      De nombreux intellectuels chinois se déclarent en faveur de l’autodétermination du Tibet
      1994 le Dalaï Lama fait une déclaration au cours de laquelle il déclare constater l’échec de ses efforts dans le but de trouver une solution négociée fondée sur l’ouverture.
      1996, année de la proposition de lancer sans tarder le mouvement : « satyagraha » de désobéissance civile à l’intérieur du Tibet.
H B       ( il prend ses feuilles des mains de M)
      Je suis Chögyam Trungpa, je vais terminer maintenant mon court récit.
      Les villageois sont venus proposer leur aide pour la traversée d’un torrent particulièrement dangereux, leur connaissance de la route nous est précieuse.
      « Notre voyage vers l’Inde doit être considéré comme un pèlerinage, quelque chose que dans le passé peu de tibétains ont réussi à faire. L’Inde à peut-être changée, mais la bénédiction spirituelle impartie à ce pays par la présence du Bouddha demeure.
      19 décembre : nous voyons que cinq cairns ont été bâtis à un niveau inférieur, ce qui prouve que nous sommes sur la bonne voie.
      21 décembre : notre voyage nous amène dans des contrées de plus en plus étranges, il y a toutes sortes d’arbres qui constituent, ensemble, une jungle dense et sans espaces plats.
      25 décembre : nous restons dans une grotte toute la journée, nous faisons bouillir notre cuir, c’est un luxe de pouvoir faire du feu
      28 décembre : nous devons traverser de nombreux villages et de nombreux torrents sur de fragiles ponts de cordes tressées, les cordes ne lâchent pas.
      14 janvier : je rencontre des paysans qui se sont enfuis avec leur lama, le récit de leurs malheurs et des persécutions chinoises nous rappellent nos propres malheur. Les hautes montagnes blanches nous redonnent de la force et nous restons de longues heures, simplement à les regarder
      16 janvier : ce jour nous atteignons le dernier village qui soit au Tibet, tout le monde se tait, tout le monde pense à ceux restés en arrière. Certains parlent d’emmener dans notre exil, de la neige de notre pays, mais les enfants s’amusent de cette idée irréalisable.
      17 janvier : il y a quelques kilomètres jusqu’au poste de contrôle.
      En arrivant le revolver de Tsepa est confisqué, il y a des soldats sur la route, ils nous regardent passer, sans rien faire, un avion passe, ils lèvent tous la tête et nous aussi, nous sommes en Inde.
      Nous pensons à l’ Impermanence.
       La séparation avec tout ce qui a été le Tibet est peut-être définitive. Sur des engins mécaniques nous nous déplaçons, nous laissons les montagnes derrière nous.
      L’initiation du Kalachakra, la Roue du Temps est l’une des plus importantes du Bouddhisme, car elle prend en compte : le corps et l’esprit humain, l’aspect extérieur total - cosmique et astrologique. Par sa pratique complète, il est possible de réaliser l’Eveil en une seule vie.
      Nous croyons fermement en son pouvoir de réduire les tensions, nous l’estimons apte à créer la paix, la paix de l’esprit et par conséquent, la paix dans le monde.


            [ C’est le matin, le Matelot, installé à la barre, lira les trois dernières répliques tirées du journal du jour. L’Homme à la Barre fait les ultimes réglages ]
            L’Homme à la Barre, devenu vigie à l’avant égrène :
      Récifs au loin par tribord, vent de trois-quart, Alizé de force moyenne, houle longue, paquet d’algues par bâbord
            [ Les lumières s’estompent, la voix est de plus en plus faible ]