Cet article autour de Nicolas Kurtovitch,
sous forme de Lexique, est paru dans la revue Cahiers de Prospero, édité
par La Chartreuse de Villeneuve les Avignon.
Il s’agissait du numéro intitulé L’espace
qui nous habite, de mars 2002 et dirigé par Gerty Damburry
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Ce n'est pas celui sur lequel je m'étais arrêté le plus, mais je ne peux pas m'empêcher d'attacher à ce mot, dans un premier temps, un sens chrétien, voire même lié à l'Eglise.
Bon, moi j'ai eu une éducation dans des écoles religieuses avec le catéchisme et
tout. Il y avait du partage de long en large, tous les jours et tous les dimanches à la
messe. Donc, j'ai du mal à enlever au mot partager une grande part de sens lié à
l'Eglise.
Or, comme j'ai rejeté l'Eglise depuis plus de trente ans, c'est un mot que je prends
toujours avec des pincettes et j'attends la suite, parce que je me dis toujours que ça
cache autre chose.
Sinon, le premier sens qui me vient, c'est également le partage économique... là
aussi je m'en méfie. Moi, c'est pas le mot partage que j'utilise lorsqu'il s'agit
d'exprimer ce qu'on entend habituellement par partager en matière culturelle.
Je préfère le mot échanger, faire avec, faire en même temps, mettre ensemble, une
expérience, un événement, une situation ou une manifestation, une production
culturelle, artistique ou de vie, et en parler. J'emploie le terme d'échanger plutôt que
partager que maintenant on utilise de plus en plus...
Je constate que dans le monde politique aussi, on l'emploie de plus en plus, alors...
Moi quand j'entends des hommes politiques utiliser le mot partager, eh bien, ! pour
moi il n'a plus de sens.
Partage d'un invisible comme dans la nouvelle ; : « L'invité d'un jour
C'est vrai. Dans "L'invité d'un jour", j'ai voulu exprimer le don. C'est le don qui est fait par ce vieil homme, Wakolopouye et par le groupe de danseurs - défunts - à ce jeune homme qui sert un peu de chauffeur de taxi. Mais Wakolopouye est malin, il ne demande pas à ce jeune homme de lui servir de chauffeur uniquement comme ça, il avait sans doute son idée derrière la tête. Et donc, il avait l'idée de donner une part de lui-même Mais c'est pas une part qu'il a en moins, c'est la totalité de lui-même qu'il donne. Ce n'est plus un partage, c'est un don. C'est dans ce sens là que j'entends le mot partager, dans le sens du don... Partager un pain, c'est le donner... C'est vrai qu'il y a le partage de la chose qui n'est à personne. Mais en général, le partage, c'est celui de quelque chose qui appartient à quelqu'un, qui est contrôlé par quelqu'un, qui en a l'usage, l'usufruit ou alors, prenons un terme plus large, comme le pouvoir économique. Mais si par exemple tu partages ton quignon de pain avec quelqu'un, c'est un don... J'aime bien ce sens parce qu'il y a un acte... C'est quelqu'un qui SE donne AVEC. Tandis qu'actuellement, lorsque j'entends parler de partage, économique ou autre, il n'y a pas la notion de quelqu'un qui fait un don par amitié, par amour, c'est toujours en vertu d'une justice, immanente, d'une obligation, etc.
Wakolopouye
Oui, dans ma nouvelle, Wakolobuye veut faire entrer momentanément ce jeune homme dans un autre monde, dans un monde invisible. Dans la nouvelle c'est un monde invisible exceptionnel; puisque c'est à un moment donné, dans une forêt, mais il y a un monde invisible ordinaire tout le temps. On est tous porteurs pour l'Autre d'un monde invisible. (Toi tu es porteuse de quelque chose d'invisible pour moi que tu peux me donner à voir, ou non ça dépend des circonstances, de nos relations) Wakolo va plus loin, il donne à voir quelque chose d'invisible qui lui est propre mais qui est propre à sa culture, à sa civilisation. Il y a là vraiment un don, mais en même temps, c'est un don incontrôlable. Le don dans cette nouvelle, c'est qu'il ouvre la porte, vers l'invisible, un aspect de la civilisation Kanak. Après, je rentre, je ne rentre pas, c'est mon affaire, c'est plus la sienne, il le sait. Il ouvre la porte. Et c'est vrai que souvent, la poésie que j'écris, elle cherche à ouvrir une porte vers quelque part
Dans ma poésie, la typographie est importante. Grâce à elle, le lecteur est petit à petit amené à traverser une porte. Les vers ne se suivent pas, ils sont décalés, avec des marges à droite, des marges à gauche, des retraits, d'abord parce que c'est comme cela que je le ressens au moment de l'écrire et puis, ça crée des petits silences, quand tu vas à la ligne, quand tu sautes d'un vers à l'autre... Voilà, j'essaie de faire entrer dans l'esprit de celui qui lit, un autre monde, un autre espace.
SILENCE
Je ressens le silence comme un allié, qui m'est très cher, comme un ami, quelqu'un en qui je suis toujours certain de trouver de la chaleur, du réconfort, de la stabilité, de la vérité. Cet attrait et cette pratique du silence, je l'ai, depuis que j'ai découvert, en 1972 très exactement, le monde du TAO et la philosophie taoïste, qui laisse une part importante au silence. Immédiatement, j'ai senti que c'était un élément fondamental pour moi, d'être en silence quelque part, justement parce que le silence est quelquefois porteur de sens, porteur de paroles, d'idées. Il permet d'entendre, de s'entendre soi-même, d'entendre l'extérieur ou de mieux entendre l'autre. Le silence est également ne pas donner sens immédiatement à ce que je perçois. Je trouve que c'est faire preuve d'un immense orgueil que de tout de suite donner un sens à tout ce que l'on perçoit que ce soit un élément de la nature, un comportement humain, une idée ou une situation, internationale, nationale, politique, économique... Tout de suite donner un sens, c'est orgueilleux. Il faut du temps, pour appréhender la chose qui se présente à soi. Il faut du temps et du silence, c'est pour cela que j'aime le silence face à une situation, pour en sentir toute l'énergie ou ensuite intervenir, parler, écrire ou pas etc.
Quand il y a trop de paroles, je décale, j'ai besoin de m'extraire de ce qui se passe. Lorsque j'étais adolescent, je me tenais dans le silence. Mes proches en étaient blessés, croyaient que je n'étais pas avec eux, mais c'était faux. J'étais pleinement présent, mais silencieux. Dans mon métier, aujourd'hui, il m'est difficile d'être entièrement silencieux.
Ici, à la Chartreuse j'apprécie de ne pas avoir à parler à qui que ce soit ou quoi que ce soit.. Si je reçois une lettre, même administrative,, c'est un dialogue que j'ai avec cette lettre... Tandis qu'ici, j'ai cette chance de pouvoir vraiment rester en silence. Et c'est exceptionnel parce qu'aujourd'hui je crois qu'il y a de moins en moins de silence aménagé. Je crois que les gens ont peur du silence. Peur de l'absence de blabla.
Le silence permet à quelque chose de s'exprimer en soi. En fait, souvent, on parle pour taire quelque chose en soi. On recouvre autre chose par ce que l'on dit. C'est le soi profond. Et c'est dommage que l'on n'écoute pas le soi profond.
Musique... rythme... TEMPS ?
J'ai deux sensations par rapport au temps. J'ai le sentiment que le temps ne passe pas. Il n'existe pas quelque chose qui serait la fuite du temps, il n'y a pas d'importance à accorder au temps. Dans chaque seconde, il y a la totalité de ce que l'on vit, à ce moment-là, le rapport au temps - au temps linéaire, disons - est très positif, puisqu'il n'est pas générateur d'inquiétude ou de tension. Et puis, par moments, je sens vraiment l'importance du temps : laisser passer les jours, les heures. Je ressens ces deux choses de façon concomitante. Et si tu relies la musique au temps et au rythme... je vais parler de la musique. La musique est pour moi un éveil, elle m'a fait renaître. Je vivais dans un monde, une atmosphère, jusqu'en 70, et à la fin des années 70, je suis entré dans un autre monde. Grâce à la musique. Là, j'ai le sentiment d'avoir eu une deuxième naissance. Je suis devenu moi, Nicolas. Bien sûr, je vivais, j'écrivais ou plutôt je recopiais des poèmes. Jusqu'en 70
Pour moi, la musique, c'est du silence. Je suis très sensible au silence dans la musique. Je l'entends. Je peux l'étirer, le sentir comme extrêmement long. C'est cela pour moi l'expérience du temps infiniment petit qui contient en lui-même l'infiniment grand. Ce n’est pas une réflexion philosophique, c'est une expérience effective que j'ai et beaucoup d'autres gens aussi, sans doute. Mais moi j'accorde beaucoup d'importance à cette perception-là car elle me permet d'être en accord avec tout l'univers qui m'habite. Cet univers est composé de choses visibles - là, la terre, l'herbe, le muret -mais il y a de l'invisible ici aussi, c'est-à-dire toutes les énergies que véhiculent ces constructions ces herbes et ces arbres.
Chine, peinture, poésie, le temps chez les Chinois
Je ne me suis pas intéressé à cet écart entre le temps dans le monde chinois et le temps dans le monde occidental de manière directe - pas documentée - mais de manière indirecte par l'intérêt que je porte - et un intérêt actif- à la poésie chinoise de l'époque des Tang, des Taoïstes, sur plusieurs siècles. Quand je dis actif, c'est que je me suis amusé à comparer des traductions des poèmes de Han Chan, Wang Wei, regarder quatre cinq traductions du même texte, à passer des heures et des heures, à comparer, repérer des idéogrammes chinois de tel ou tel mot et je pense que leur perception du temps ayant transpiré à travers leurs écrits, cela m'a imprégné.
Je lis aussi beaucoup les romanciers chinois contemporains, surtout les textes pas trop longs. Et c'est vrai qu'il y a une manière d'appréhender la journée, les petits gestes du quotidien. Petits, mais complets.
Je pratique aussi l'Aïkido. Dans l'Aïkido, les gestes sont simples, des gestes de tous les jours. En Aïkido, il n'y a qu'une chose à faire : c'est marcher. C'est ce que je dis à mon ami Pierre Chassang. Une fois qu'on est saisi, on marche. Parce que dans les gestes tout simples, dans des temps simples, tout se passe. On peut éviter l'attaque, exprimer quelque chose à celui qui nous a attaqué, dans des gestes et des temps simples. C'est vrai que le temps asiatique, je l'ai fait mien petit à petit. En Asie, on n'hésite pas à passer du temps, des heures et des heures à méditer, à ne rien faire. C'est inconcevable dans le temps occidental, de dire «: qu'est-ce que tu as fait cet après-midi ? J'ai passé quatre heures à ne rien faire ". C'est perdre son temps. Dans le taoïsme, ne rien faire, ce n'est pas perdre son temps. Si on passe quatre heures à méditer, pas nécessairement assis, mais en étant dans une attitude intérieure et extérieure de communication avec soi et avec l'autre, le monde extérieur, humain ou
non humain, tu peux apparemment ne rien faire, mais tu n'as pas perdu ton temps. Il y a des différences très importantes qui font que j'ai du mal d'une manière générale avec la littérature strictement française, européenne. J'ai du mal à tomber sur un auteur qui me botte. Je ne sais pas si c'est à cause des perceptions du temps à travers l'écriture, mais il doit y avoir de ça.
Trop grande énergie du mouvement ? Pas dans une énergie de l'immobile et de la réception de ce qui vient à vous ? Les personnages font, disent, agissent ?
Ce que je perçois dans la littérature que je pratique le plus, c'est que les mouvements ne sont pas des mouvements d'extériorisation. Ils présupposent que la personne sera centrée, en équilibre. Pour moi, l'écriture n'est pas une fin en soi. C'est une voie. Une voie de connaissance, qui me permet de mieux appréhender le tao et de mieux le pratiquer. C'est une démarche vers. Je vais enlever de ma poésie tout ce qui est agitation perturbation, mouvement parasite, idées qui auraient tendance à me décentrer, à me sortir du centre de l'univers. On n'est jamais au centre. On ne fait qu'y passer. Mais il faut y passer, le plus souvent possible. Et dans la poésie, c'est ce que je recherche.
Civilisation Kanak.
Ce qui m'a d'abord attiré vers le monde Kanak, c'est leur rapport à la nature. Je ne parle pas du rapport à la nature, pseudo écologique. Je parle du rapport individuel, pas collectif. Parce que leur rapport collectif à la nature n'est pas loin d'être celui de tout le monde. Il y a aussi un rapport mystique, mais ça, c'est autre chose. Moi, ce qui me plaît, c'est le rapport que chaque individu a avec la nature. Quand je suis avec Théo, avec Kawa, avec Loulou, quand je vois les vieux rester, assis par terre, sous un arbre pendant des heures à ne rien faire, quand je vois comment petit à petit ils finissent par connaître chaque arbre, chaque feuille, ce qu'ils y lisent... Voilà, c'est ça. Je me dis : voilà un rapport à la nature tel que j'ai envie de l'avoir. Ca n'implique pas nécessairement de vivre au fin fond de la forêt. Moi, au début, je croyais que c'était ça, mais je me suis très vite aperçu qu'on peut avoir un rapport à la forêt en vivant là où j'habite, au Faubourg Blanchot. Bon il faut avoir quelques arbres autour de soi bien sûr.
Les Kanaks ont, en certaines circonstances, un rapport au temps complètement différent de celui du monde occidental. Il suffit de voir comment sont tenues, organisées, les réunions dans mon établissement. Y'a de quoi, pour un occidental, péter les plombs. Je ne parle pas de réunions qui débutent en retard, tout ça, c'est rien ça. Non, c'est comment on prend le temps de dire les choses de trois ou quatre manières différentes, afin que chacun ait le temps de comprendre, d'entrer dans la pensée de l'autre et de pouvoir véritablement en débattre.
Evidemment, il y a la question du temps qui n'est pas linéaire. Mircea Eliade explique cela parfaitement. Lire Mircea Eliade pour comprendre les sociétés océaniennes, c'est fondamental, parce que cela nous permet de les appréhender de l'intérieur, en dehors de toute connaissance ethnologique. Je n'ai pas une connaissance ethnologique de la société océanienne, j'en ai une connaissance par les historiens des religions comme Mircea Eliade, qui donnent à sentir les rythmes. Et moi, ça m'aide beaucoup. Et en plus j'en acquiers beaucoup de choses. Je n'avais pas nécessairement formulé toute cette réflexion par rapport au temps. Mais il y a certainement de cela.
La Ville.
La première ville pour moi, c'est Nouméa. C'est Ma ville. Nouméa dont j'ai été une
première fois retiré, pour aller vivre en internat à B... Je savais que si j'étais malade
à B.. , il suffisait que je revienne à Nouméa pour être guéri. En y arrivant, tout
simplement.
Puis mon rapport aux villes s'est modifié.
J'ai ce double mouvement d'aimer les villes et de les rejeter.
J'aime les villes. J'aime Sydney. Je m'y sens très bien.
Quand je suis dans les grandes rues, les immeubles, les gens, tout cela, je m'y sens
bien... J'aime aussi Paris. Les gens sont plus ouverts que dans les petits villages,
même si c'est superficiel, on échange quelque chose.
Mais je sais aussi ce qu'impliquent les villes d'un point de vue de société et de
civilisation. Là, je les aime beaucoup moins.
Elles concentrent des besoins énormes : en énergie, en eau, en espace, en matières
premières qui se font au détriment de la campagne et de la qualité de la vie. Les
grandes villes concourent à un gaspillage des ressources, que l'on peut analyser. Les
quantités de fer, de béton pourraient être divisés par deux... et on remonte aux
matières premières. C'est une connaissance non pas extérieure, mais intérieure que
j'ai de ces besoins, de ce gaspillage. Mes études de géographie m'ont permis d'avoir
une connaissance plus précise des besoins et du fonctionnement des villes. On sait
aussi que les grandes villes concourent également aux modifications des modes de
vie, des comportements des familles, des individus. La ville est destructrice des
rapports humains, familiaux. Il faut des parents très forts, très équilibrés, qui ont
une démarche personnelle, économique, philosophique et spirituelle, pour ne pas
être détruits, pour donner à leurs enfants des bases de vie qui restent belles. Dans ce
sens là, je n'aime pas les villes. C'est l'ambivalence des villes.
Villes d'Orient. Sydney.
Sydney, pour le Calédonien, c'est la porte. Sortir de l'enfermement. Il fallait partir. Et le premier ailleurs significatif, explosant, c'est Sydney. La France, c'est le bout du monde, pour nous. Aller à Sydney, toutes les occasions étaient bonnes pour y aller. J'ai beaucoup écrit sur Sydney, poésie, roman policier que je ne désespère pas de voir publier.
Et puis Bombay.C'est beau. Ca pue aussi. Mais j'étais bien là. J'avais une perception aiguë des choses.
Bombay. Ville et ralentissement à la fois.
J'aime les villes parce que je sais que je vais les quitter. Alors, je n'ai pas la perception du temps de la même manière. Il y a un temps dedans, un temps dehors, donc le passage au centre. Par exemple, Bombay. On était dans cette ville, c'était la folie, l'agitation. On a pris le train, et là, c'est la folie totale. Et puis on a loué une voiture, on est entré petit à petit dans le Rajasthan, et là, on roulait lentement, on a mis dix heures pour faire deux cent cinquante kilomètres. Et le temps n'est plus le même. On est dans un autre monde. Ces changements me parlent, génèrent en moi de l'écriture, l'envie d'écrire, ils génèrent de la joie. Je me sens bien dans les villes parce que je passe mon temps à les quitter. Cette alternance de situations fait toucher des moments d'équilibre. Dans l'Aïkido, pendant une heure, je me sens en train de passer au centre. Mais le but de l'Aïkido, c'est d'être Aïkidoka en dehors du
Tatami. Les arts martiaux, ça ne m'intéresse pas. L'AÏKIDO, c'est autre chose, c'est un autre élément qui me mène au centre que je veux ressentir partout. Rapport entre le haut et le bas...
L'AÏKIDO est le seul art martial dans lequel on chute. On ne tombe pas - comme au Judo ou au karaté où on est immobilisé au sol- on chute. On descend et on se relève. On est continuellement entre le haut et le bas, entre l'avant et l'arrière, les diagonales. Moi j'y retrouve la montagne. On est en pleine montagne. Il y a une technique qui s'appelle Ten Chi Nage. Ten-Chi, c'est le ciel et la terre. On a une main vers le et une vers le ciel, c'est une technique qui permet de projeter l'adversaire. Mais ce n'est pas cela qui importe. L'adversaire est là pour t'aider à toucher le ciel et la terre et les rassembler en toi. C'est donc la montagne qui pour moi est l'élément fondamental. Ce n'est pas une chose que je recherche, c'est ce que je suis. Chercher, c'est être. J'ai le sentiment de la montagne.
Montagne Froide - Mont O-Mei-Shan
Montagne froide c'est la traduction du nom du poète chinois du Vllème siècle, Han
Chan. Moi, j'en ai fait une montagne. En relation avec ce nom, je travaille mes
poèmes. J'ai donc beaucoup de textes qui s'appellent Montagne Froide. C'est une
technique personnelle, mais c'est aussi une attitude.
Han Chan parle aussi beaucoup de Montagne froide; Mais on ne sait pas s'il parle
d'une montagne ou de lui-même. Quand il dit :
"Les Chemins de Montagne Froide sont difficiles à atteindre
Le chemin est rocailleux
je marche
lorsque je me retourne il n'y a pas grand monde avec moi
seuls les amis arrivent à Montagne Froide
seuls les cœurs sincères arrivent à Montagne Froide..."
Pour moi, prendre l'attitude de Montagne froide, c'est prendre une attitude de retrait. Je me dis que ceux qui veulent vraiment entrer en relation avec moi n'ont qu'à faire l'effort. J'ai parfois cette attitude là, qui pour moi est fondamentale. Quant au Mont O-Mei Shan, c'est l'un des cinq monts vénérés du Taoïsme. Elle existe. C'est un symbole et un lieu taoïste très important. Moi je n'y suis jamais allé, je ne pense pas avoir un jour l'occasion d'y aller. Mon ami Jean-Marc Eyssallet y est allé plusieurs fois et il me l'a dit, y être, c'est une véritable méditation, c'est un apport de connaissance, d'énergie, de sensibilités, d'ouverture. Après on se sent ouvert, au monde. Quand je dis le monde, il y a les êtres humains. Les peintures chinoises, regardons les biens. Il y a toujours un filet de fumée, un bonhomme dans sa barque, tout petit, qui file, un petit mec en train de méditer. Le monde n'est rien sans les êtres humains et eux ne sont rien de plus qu'une feuille. Ils y sont tout petits, mais ils y sont. C'est pourquoi dans un de mes poèmes, j'ai mis qu'une usine de Nickel est mon mont O Mei Shan. Je l'ai ressenti comme cela à ce moment-là. Moi, j'ai le mont Uluru en Australie. J'y suis allé plusieurs fois. C'est un mont, c'est un rocher, c'est un bloc qui fait 300m de haut et 9 kilomètres de circonférence. Il faut 3 heures à pied pour en faire le tour. Il y a plusieurs manières d'y aller. Tu peux voir arriver un car de japonais qui débarque, le car s'arrête, les Japonais descendent, montent sur le mont, prennent quelques photos et repartent, alors que les aborigènes nous demandent de ne pas y monter. Ils ne l'interdisent pas. Ils demandent. C'est un lieu où se pratiquaient énormément de cérémonies, en haut, autour, au pied. Et seules certaines personnes aveint le droit de monter. Et donc, ils nous demandent de ne pas monter. Et tous les aborigènes ne le disent pas. Et je pense que c'est très bien comme ça; Car même s'ils ont la gestion du lieu et qu'ils pourraient décider d'interdire d'y monter, ils laissent à chacun l'obligation de se poser la question : vais-je y monter, et pourquoi ? Et ça ne devient plus le respect d'un interdit, ça devient une décision profonde, en soi.
Nouvelle Calédonie. Sépultures.
En N. C, il doit exister quelques lieux où il subsiste des sépultures, qui ne sont pas publiques, pratiquées. Pas comme Uluru. Le monde Kanak est très subdivisé. Il y a les Lifou, les Mare, les Ouvéa, les gens de Hienghène. de Poya, de Gadji, de Kounié, de Temala, de Neachaot etc., et chacun est autonome. C'est impossible d'imaginer qu'il y ait UN lieu pour l'ensemble de la société Kanak. Dans chaque peuple, il y a plusieurs clans, il y a sans doute pour chaque clan - un arbre, une pierre, etc. ça en fait des milliers.
Energie.
Ki - Chi. Energie qu'on ne peut pas évaluer quantitativement, c'est la capacité de vie d'un individu, c'est ce qui le rattache à la vie du cosmos. Notre énergie est dépendante de notre relation au Ki de l'univers. On est du Ki. Mais on ne le laisse pas se développer. Pour des raisons diverses : manque de sommeil, mauvaise nourriture, etc. et le Ki s'amenuise. Les pensées sont moroses, agressives. On a une faible énergie de vie qu'on compense par de l'excitation verbale, de l'énervement et à terme ça ne mène pas loin. Lorsque je parle d'énergie dans mes textes, c'est de celle là dont je parle. C'est celle qui fonde ma relation avec les autres. Même dans des relations rudes, mais correctes. Ça ne tombe pas du ciel, c'est une pratique. C'est une chose qui manque au monde. Les orientaux ont des méthodes pour y arriver, mais pas du tout dans le monde occidental. "Il faut lier le ciel et la terre dans son ventre", c'est une phrase qui me paraît capitale. Il y a tout cela, dans les spiritualités, chrétienne ou autres, mais il n'y a plus du tout l'expression de tout cela. C'est dommage. Tout ce qui nous est proposé actuellement relève de l'excitation, de l'extériorisation, de l'expansion, du sortir de soi. On n'a pas d'éléments qui aident à faire la calme en soi, à se recentrer.
Pieds. Pieds dans l'eau
Contact avec le monde, avec la terre. On n'a pas les mêmes pieds que vous en Nouvelle Calédonie, parce qu'on est très souvent pieds nus. On peut passer des jours entiers pieds nus, en forêt, à la plage. Bon, adulte, c'est difficile d'aller à l'école pieds nus. Mais les enfants ! Ça leur donne une autre perception. Moi, j'adore. Il y a tellement de terminaisons nerveuses dans les pieds, ça masse le cerveau.
Pierre, pieds nus, à la Chartreuse.
Soit il l'a fait volontairement, et il s'est dit voilà, les gens vont voir que je vis pieds nus - ou il a voulu prendre contact avec la terre. Soit il était pieds nus dans sa cellule et il est sorti pieds nus. On se déchausse toujours dans une case.
Danse pieds nus.
Oui, on tape, on tape, on danse toujours pieds nus.
Théâtre et univers immédiat
Dans mes pièces, tout le monde est pieds nus, dans les pièces de Pierre également. S'ils ont des chaussures, c'est pour signifier quelque chose. Sinon, c'est pieds nus. Faire entrer autre chose dans le théâtre. Evidemment. Si je veux travailler avec Pierre, c'est pour accueillir quelque chose que je n'ai pas et qui me semble porteur. Oui, le comportement éclaté, improvisé, que peuvent apporter les comédiens, même si parfois on s'arrache les cheveux. Dans la conception même de nos textes, nous voulons laisser cette possibilité pour le comédien de bousculer le texte, de faire. Seuls. Moi, j'ai beaucoup de mal à regarder ce que j'écris. Il est certain que dans le théâtre de Pierre, il n'y a pas d'édification d'un mur, d'une chose close, d'un parcours prédéterminé. Moi, je ne prévois pas tout. Mais je ne sais pas comment dire. Des fois, un personnage peut naître comme cela, il se présente et je ne le rejette pas. Si quelqu'un entre sans que je l'aie demandé, je le prends, malgré mon plan initial. Il faut donc une structure qui permette à ces personnages d'entrer tout seuls.
Ecrire à quatre mains.
Oui, c'est formidable. Pierre amène des personnages que je n'attendais pas du tout. Des fois, on doit mettre les choses au clair. Ca laisse la place à l'imprévu. Ce qui est très étrange c'est que je me suis approprié les personnages Kanaks et lui, les personnages européens. C'est étrange et c'est génial. Alors, voilà, l'imprévu, c'est que des personnages surgissent inopinément sauf que là, ils ne viennent pas de ma tête, mais de la chambre d'à côté...
Tôles
C'est tellement important chez nous. Des tôles partout, qui ont une vie. Tôles neuves, tôles de couleur, tôles rouillées, tôles réutilisées, avec des trous d'une vie précédente. Et donc on lit l'histoire en suivant la vie des tôles. C'est porteur de sens et lorsque je l'utilise, il est porteur de tôles.
Connexion entre toi et moi, entre mon île et la tienne
C'est un matériau de construction très important chez toi et chez moi et qui, contrairement au ciment, au béton, a une vie très longue, elle passe d'une partie de la maison à l'autre. Une tôle de brousse finit en général sa vie autour d'un parc à cochon ou dans un poulailler. Elle passe de la maison à l'abri cuisine, puis elle va finir au parc à cochon ou au poulailler. C'est un matériau extraordinaire.
TOKUBOKU
C'est un poète japonais du début du siècle qui est mort vers 1917, je crois. Il écrit de la poésie sous forme de Haïku. C'est extraordinaire Ce sont des haïku affranchis de la plupart des règles historiques. Sandoka, à la fin du siècle dernier - du XlXè a dit qu'on pouvait s'affranchir de ces règles ou les garder, mais être libre. Les poèmes de Tokuboku sont des haïku du monde de la Révolution industrielle, de la douleur familiale, de l'individu qui doit abandonner ses enfants pour aller à Tokyo travailler. Ce ne sont pas des Haïku comme ceux de Bashô ou de Ryokan; qui ont une très forte présence de la nature ou de soi. Ce sont des haïkus de la condition humaine moderne. Et en ce sens là, c'est extraordinaire.
Théâtre et Haïku... L'arrêt et le rassemblement. La concision.
Certainement qu'il le peut. On doit pouvoir inventer du théâtre qui prend cette consistance, cette énergie du Haïku. Parfois, j'ai besoin d'écrire en utilisant l'énergie du Haïku, parfois, j'ai besoin de l'énergie de la poésie chinoise ou une forme complètement libre. Ce sont des énergies différentes. Il y a certainement la possibilité de mettre dans la création théâtrale cette énergie du haïku.
Nicolas Kurtovitch
Villeneuve 2001